Coup de Gueule
Levez l’interdiction sur le livre de Mohamed Leftah !
Depuis sa parution en France en décembre 2010, Le Dernier Combat du captain Ni’mat, roman posthume de l’écrivain Mohamed Leftah, est introuvable dans les librairies marocaines. Le fait que ce livre ait été, vu ses qualités littéraires exceptionnelles, couronné récemment par le prix de la Mamounia, à Marrakech, n’a rien changé à la situation. Par ailleurs, les demandes d’éclaircissement adressées à ce sujet par nombre d’organes de presse au ministre de la Communication sont restées lettre morte. La conclusion qui s’impose est que nous avons bel et bien affaire à une mesure d’interdiction. Nous, écrivains et intellectuels signataires de cet appel, exprimons notre indignation face à une mesure qui porte gravement atteinte à la liberté d’expression et de pensée au Maroc. Nous estimons aussi qu’elle constitue une insulte à l’intelligence et à la soif de connaissance du lecteur marocain. Nous appelons toutes les consciences attachées à la liberté de la culture à joindre leurs voix aux nôtres pour dénoncer cette mesure inique et exiger la levée immédiate de la censure qui frappe le livre de Mohamed Leftah.
Appel des intellectuels arabes
Nous exprimons d’abord notre immense gratitude envers le peuple tunisien qui a été sans conteste le porte-flambeau d’une nouvelle ère des lumières dans nos pays, celle de la renaissance citoyenne. Nous exprimons aussi avec force notre soutien au peuple égyptien dans son combat décisif contre la tyrannie et pour l’instauration de la démocratie. Nous nous inclinons devant celles et ceux qui ont donné leur vie pour que se réalise le rêve confisqué chez nous depuis des décennies, celui de sociétés plus justes et plus humaines, régies par les règles de l’Etat de droit, établies universellement : souveraineté populaire dans le choix de nos représentants et gouvernants, séparation des pouvoirs, égalité de tous devant la loi, redistribution équitable des richesses, éradication de la corruption, garantie des libertés individuelles et collectives, les libertés d’opinion et de croyance y comprises.
Nous le disons haut et fort, aucun pays arabe ne peut plus se soustraire à ce mouvement irrépressible qui s’est donné clairement pour tâche de mettre fin au règne de l’arbitraire. L’aube qui s’est levée sur le monde arabe a maintenant couleur de dignité retrouvée et de liberté. Partout ailleurs, les peuples en ont pris acte. Nous appelons donc les intellectuels où qu’ils se trouvent à exprimer leur solidarité avec les aspirations des peuples arabes et celles du peuple égyptien en particulier dans cette phase critique. Nous appelons enfin toutes les instances de la communauté internationale à se tenir aux côtés des combattants de la liberté en dénonçant la répression sauvage dont ils sont victimes et en reconnaissant clairement la légitimité des aspirations de nos peuples à se libérer du joug de l’oppression et à construire la démocratie.
Premiers signataires :
Adonis, écrivain (Liban)
Abdellatif Laâbi, écrivain (Maroc)
Issa Makhlouf, écrivain (Liban)
Khalida Saïd, critique littéraire (Liban)
Amin Maalouf, écrivain (Liban)
Kamal Boullata, peintre (Palestine)
Tahar Ben Jelloun, écrivain (Maroc)
Salah Stétié, écrivain (Liban)
Mohammed Bennis, poète (Maroc)
Qassim Haddad, écrivain (Bahrein)
Abdessalam Cheddadi, historien (Maroc)
Mohammed Berrada, écrivain (Maroc)
Jabbar Yassin, écrivain (Irak)
Anouar Benmalek, écrivain (Algérie)
Aicha Arnaout, poétesse (Syrie)
Zouleikha Abu Richa, écrivaine (Jordanie)
Salah Guemriche, écrivain (Algérie)
Khalid Darwish, écrivain (Palestine)
Etel Adnan, écrivaine (Liban)
Yassin Adnan, écrivain (Maroc)
Mahi Binebine, peintre (Maroc)
Amin Salih, écrivain (Bahrein)
Fouad Laroui, écrivain (Maroc)
Vénus Khoury-Ghata, écrivaine (Liban)
Ahmed El Maanouni, cinéaste (Maroc)
Faraj Bayrakdar, écrivain (Syrie)
Nasser Soumi, peintre (Palestine)
Amina Saïd, poétesse (Tunisie)
Saïf Rahbi, écrivain (Oman)
Nabil El Azan, metteur en scène (Liban)
Najwan Darwish, écrivain, journaliste (Palestine)
Farida Benlyazid, cinéaste (Maroc)
Habib Selmi, écrivain , journaliste (Tunisie)
Ahmed Bouzfour, écrivain (Maroc)
Zineb Laouedj, écrivaine (Algérie)
Fouad Bellamine, peintre (Maroc)
Faouzi Bensaïdi, cinéaste (Maroc)
Waciny Laaredj, écrivain (Algérie)
Moubarak Ouassat, poète (Maroc)
Désillusion. Incertitude. Frustrations. Accès de révolte et sentiment d’impuissance à la fois. Voilà, me semble-t-il, le ressenti actuel d’un nombre croissant de Marocains, de la jeunesse en premier, mais aussi de larges couches de la population allant des plus démunies jusqu’à l’élite intellectuelle en passant par les classes moyennes. Le résultat, alarmant, de cet état d’esprit est la perte collective de ce que j’appellerai « le goût de l’avenir ».
Comment en est-on arrivé là ? Après les ouvertures prometteuses du début de la dernière décennie, nous sommes passés à une phase d’hésitations, puis d’inertie. La politique officielle est devenue illisible à force d’être opaque. La concentration des pouvoirs s’est accentuée à tel point que les règles du jeu politique, dans ce qui nous a été présenté au départ comme un processus démocratique, se trouvent dévoyées, inopérantes.
Au regard d’une telle impasse, force est de constater que la pensée politique est loin de relever le défi. Elle a abandonné chez nous les dimensions critique et prospective pour se cantonner, disons, dans la chronique, la réaction à l’événementiel au jour le jour. Finie par exemple la revendication ferme d’une réforme constitutionnelle en vue d’un juste rééquilibrage des pouvoirs et leur séparation selon les normes démocratiques établies universellement, et ce sans parler d’une revendication qui s’est exprimée au lendemain de l’indépendance, celle d’une Assemblée constituante qui aurait eu pour tâche d’élaborer le contenu et les règles d’une telle réforme.
Le chantier institutionnel ainsi déserté, quelle marge de négociation reste-t-il à notre classe politique, et surtout parmi elle aux partis qui affichent encore sporadiquement quelque velléité d’indépendance vis-à-vis du pouvoir ? La négociation se réduit, pour eux, au nombre de portefeuilles qu’ils aspirent à se voir réserver dans l’équipe gouvernementale selon les résultats électoraux obtenus, qu’ils soient d’ailleurs controversés ou non. Piètre ambition quand il est de notoriété publique que ce gouvernement gouverne si peu, à l’instar du parlement légiférant lui-même si peu, de son propre chef.
De son côté, la gauche non institutionnelle, qui jouit d’une grande respectabilité due aux sacrifices qu’elle a consentis dans son combat contre l’ancien régime, n’a pas réussi à acquérir une véritable visibilité politique. Souffrant du mal congénital de la division et, pour ses ailes les plus combatives, d’un certain enfermement idéologique, elle peine à assumer le rôle que l’on attendrait d’elle, celui justement d’impulser le renouveau de la pensée politique, de proposer un projet alternatif de société et d’ouvrir des voies inventives pour la mobilisation citoyenne.
La société civile quant à elle, malgré son dynamisme et son degré de conscience grandissants, semble ne pas avoir pris la mesure du poids non négligeable qu’elle représente dans le rapport de force politique, social et intellectuel existant. Pourtant, bien de ses réalisations, à tous les niveaux du développement humain, de l’aide aux personnes et aux catégories de la population les plus fragiles, de la création et de l’animation culturelles, dénoncent, exemples à l’appui, l’indigence de l’action partisane traditionnelle comme celle des gouvernants dans ces domaines. Mais la dynamique qu’elle a créée risque de s’enliser, à terme, dans des tâches cloisonnées si elle n’est pas portée par une vision du projet social dans son ensemble, où la construction de la démocratie serait une œuvre citoyenne fondée sur des valeurs éthiques dont les politiciens s’inspirent de moins en moins, quand bien même ils prétendent en être convaincus.
Aussi, face à ces multiples carences, l’on ne peut que constater, la mort dans l’âme, que les maîtres à penser, les vrais décideurs d’aujourd’hui ne sont même pas les économistes qui font la pluie et le beau temps sous d’autres climats, mais les technocrates, les managers, les conseillers et consultants en tout genre, éminemment attentifs aux orientations fixées par les institutions financières internationales et les officines d’études stratégiques (de préférence étrangères) aux avis pertinents selon la formule consacrée.
Le résultat en est que le Maroc n’est pas géré comme un pays qui, du fait de son identité affirmée et de la richesse de sa culture, aurait des atouts à faire valoir ; où le peuple, artisan incontesté de la souveraineté nationale, devrait avoir son mot à dire sur la gestion de ses affaires et la construction de son avenir ; où la société, qui n’ignore rien de ce qui se passe dans le village planétaire, désirerait jouir elle aussi des avancées qui s’y sont réalisées sur le plan des connaissances, de l’éducation, de la satisfaction des besoins matériels et moraux, des droits et des libertés. Le Maroc se trouve plutôt géré comme une méga entreprise ou une multinationale dont la finalité est l’enrichissement illimité de ses principaux actionnaires, quitte à distribuer quelques miettes aux petits porteurs afin de créer une classe tampon entre elle et la masse grandissante des laissés-pour-compte.
Le décollage économique du pays, dont certaines prémices sont incontestables, d’autres sujettes à caution, est à ce prix. Et sur cet autel où le culte du veau d’or est célébré de façon indécente, c’est le décollage démocratique qui est en train d’être sacrifié. Comment comprendre autrement les atteintes réitérées à la liberté d’opinion, le harcèlement des organes de presse, les condamnations des journalistes sous les prétextes les plus fallacieux, et dans d’autres domaines tout aussi symboliques la démission de l’Etat face au délabrement du système éducatif ou le désintérêt vis-à-vis de cet enjeu majeur que représente la culture dans la formation de l’esprit de citoyenneté et la structuration de l’identité épanouie d’une nation ?
Le scénario ainsi rédigé, presque bouclé, n’est sûrement pas celui auquel on s’attendait il y a juste dix ans. Et rien ne laisse présager qu’il reste ouvert à une réécriture quelconque. D’où : désillusion. Incertitude. Frustrations. Accès de révolte et sentiment d’impuissance à la fois. Dois-je rappeler que la perte du goût de l’avenir est une aubaine pour ceux qui n’ont pas attendu ce constat pour cultiver « le goût du passé » le plus trompeur qui soit, et se positionner en secouristes soi-disant altruistes des victimes du système : les déshérités, les désespérés, les abonnés aux miracles ?
Les éléments de réflexion qui précèdent, conçus je dois le préciser avant les « événements » de Tunisie, me renforcent dans l’idée qu’un changement de cap s’impose au Maroc. A cet égard, l’amalgame simpliste aussi bien que la politique de l’autruche seraient éminemment périlleux. Le Maroc, et pour de multiples raisons, n’est assurément pas la Tunisie, mais certains ingrédients qui ont été à l’origine de la Révolution dite de jasmin sont réunis, presque à l’identique et depuis fort longtemps dans notre pays.
Si, comme je le crois, la majorité des Marocains aspirent ardemment à une transition pacifique, mais irréversible, vers la démocratie, le moment est donc venu d’un sursaut citoyen impliquant toutes les forces politiques, sociales et intellectuelles qui partagent la même aspiration. L’heure est au bilan critique et autocritique, au réarmement de la pensée, à la libération des initiatives, à l’affirmation claire des solidarités, au débat de fond et à la synergie entre toutes ces forces.
Le moment est venu pour nos gouvernants de donner des gages concrets de leur volonté à satisfaire une telle aspiration, le gage le plus urgent consistant à prendre des mesures radicales pour répondre à la détresse économique et sociale qui a atteint un seuil critique. Cela impliquerait, disons-le sans ambages, la remise en question des choix économiques et du modèle de croissance mis en œuvre jusqu’à nos jours et qui a creusé irrémédiablement les inégalités et les injustices. L’autre gage qui permettra à l’ensemble de la communauté nationale de renouer avec le goût de l’avenir serait un acte fondateur, négocié avec l’ensemble des acteurs de la scène politique et de la société civile, en vue d’imprimer à la Constitution du pays les principes d’un Etat de droit, instaurant la séparation des pouvoirs, l’égalité devant la loi, la protection des libertés, mais aussi d’un Etat de type nouveau prenant acte de l’identité culturelle et autres spécificités de certaines régions pour accorder à leurs populations l’autonomie à laquelle elles ont droit.
Une nouvelle croisée des chemins est en vue pour le Maroc. Le rendez-vous que l’Histoire nous y a fixé ne souffre aucune attente. Puissent la raison et les intérêts supérieurs du pays nous y conduire à temps et nous faire choisir la voie la plus sûre du progrès, de la dignité et de la justice, celle du décollage démocratique.
Abdellatif Laâbi (écrivain marocain)
www.laabi.net
Pour un Pacte national de la culture
La
scène culturelle a connu récemment une véritable crispation.
Au-delà de ses manifestations conjoncturelles (la levée de boucliers
dans le milieu intellectuel contre certaines décisions intempestives
prises par le nouveau ministre de la Culture), cette crise a eu pour effet positif
de ranimer le débat sur la situation et les enjeux réels de la
culture dans notre pays.
Je m’en réjouis personnellement, car je n’ai cessé,
au cours des dernières années, d’attirer l’attention
de l’opinion publique et des responsables politiques sur le paradoxe qui
consiste à parler d’option démocratique, de modernité,
de développement humain, voire de nouveau projet de société,
tout en faisant l’impasse sur la place de la culture dans ce processus
et le rôle déterminant qu’elle pourrait y jouer. Partant
de là, j’ai plaidé en faveur d’un renversement de
perspective permettant d’appréhender la culture comme une priorité,
une cause méritant d’être placée au centre du débat
national.
Le peu d’écho que mes appels ont suscité m’a conduit
à une conclusion dont je mesure la gravité : le déni persistant
de l’enjeu de la culture met en danger les quelques acquis à forte
portée symbolique de la dernière décennie et peut conduire,
à terme, à la panne du projet démocratique dans son ensemble.
Mais, contrairement à ceux qu’une dérive de la sorte conforte
dans leurs prévisions les plus pessimistes ou arrange dans leurs intérêts
les plus sordides, je continue à croire que les jeux ne sont pas faits.
J’ose croire qu’une autre feuille de route est possible si le besoin
et la conviction s’imposent d’un changement de cap, d’une
refondation de la Maison marocaine sur des bases humanistes, porteuses de progrès
social, matériel et moral, d’une gouvernance au service du bien
public, d’un choix sans ambiguïté de la modernité et
de l’ouverture sans complexes sur le monde.
Une telle perspective n’est pas une vue de l’esprit car, malgré
l’impasse politique qui est en train de se dessiner, le Maroc a profondément
changé. Dorénavant, qu’on le veuille ou non, il fait partie
intégrante du village planétaire. Les besoins vitaux et intellectuels
d’un nombre toujours croissant de Marocains, à l’intérieur
du pays comme dans la diaspora, ont tendance à s’aligner sur ceux
des citoyens des pays avancés. L’archaïsme persistant dans
les mentalités, la forte pression exercée sur les mœurs et
les comportements par les mouvements passéistes, sont contrebalancés
par l’attrait aussi fort d’autres modèles où la conquête
des libertés et des droits, l’accès à la modernité
et la jouissance de la prospérité ont été préparés
par une révolution des connaissances, des techniques, et de grandes avancées
dans le domaine des idées.
Sur le plan de la culture proprement dite, la situation a bougé elle
aussi. Bien que ce chantier soit en grande partie déserté par
les pouvoirs publics et les élus locaux, les initiatives émanant
de la société civile et des créateurs au premier chef sont
en train de secouer la léthargie dominante. Alors que son lectorat de
proximité se rétrécit, la production littéraire
se renouvelle dans ses formes, se diversifie quant à ses langues d’expression,
et les femmes y font une percée remarquable. Nombre de revues sur papier
ou consultables sur le Net ont vu le jour récemment et entreprennent
une véritable valorisation de la création contemporaine. Dans
le milieu associatif littéraire et culturel, un changement s’opère
visant à mettre fin à l’instrumentalisation partisane qui
était en vigueur dans le passé. Ici ou là, dans les universités,
souffrant pourtant d’un manque chronique de moyens, la recherche s’active
et des filières innovantes se créent. L’offre en matière
de galeries s’est accrue considérablement, et la bulle spéculative
entourant depuis peu le marché de l’art ne saurait, malgré
ses effets pervers, occulter la grande vitalité du mouvement des arts
plastiques. Des jeunes ont réussi, en comptant d’abord sur eux-mêmes,
à créer de nouvelles musiques, à se faire entendre et apprécier
d’un large public.
Dans cette liste, le cinéma représente un exemple à part,
hautement significatif. Son décollage incontestable est dû, il
faut en convenir, à l’aide massive de l’État. Mais,
au-delà des intentions qui ont présidé à ce choix
de la part des pouvoirs publics, ce que je retiens de cette heureuse avancée,
c’est par-dessus tout la marque du talent et de la créativité
dont sont capables nos artistes quand on leur donne les moyens d’exercer
normalement leur métier et d’honorer leur fonction. Dans le même
ordre d’idée, il serait malhonnête de passer sous silence
une réalisation exemplaire, mais orpheline, celle de la nouvelle Bibliothèque
nationale à Rabat, un joyau dans sa conception, la haute technicité
de ses moyens et l’esprit civique de son fonctionnement. L’exception,
en quelque sorte, qui confirme malheureusement la règle et nous renvoie
à l’état d’abandon où se trouve la quasi-totalité
des domaines de la création, de la recherche, de la pensée, sans
oublier celui, majeur, de l’éducation, où la réforme
de fond, sans cesse promise, se fait toujours attendre. Les petits pas en avant
que nous y avons observés et loués ne sauraient donc à
eux seuls changer la donne. Ils s’apparentent à un bricolage en
temps de pénurie. Même dans les sociétés avancées,
où l’initiative privée et le mécénat prennent
leur part dans le développement culturel, l’État ne peut
pas dégager sa responsabilité. Son investissement s’avère
indispensable dans la mise en place des infrastructures et des institutions
adéquates, dans la conduite de la politique visant l’accès
de tous aux connaissances, la promotion de la culture du pays et son rayonnement
à l’échelle mondiale.
Je pense que le moment est venu pour tous les protagonistes de la scène
nationale (décideurs politiques, partis, syndicats, élus, entrepreneurs,
acteurs associatifs, et bien sûr intellectuels et créateurs) de
se prononcer clairement sur l’état alarmant de notre réalité
culturelle et sur le train de mesures à prendre pour y remédier.
Outre qu’il est improductif, l’immobilisme conduit logiquement à
la régression, qui à son tour fait le lit de tous les obscurantismes.
Je plaide ici en faveur du mouvement et de la voie des lumières. D’un
projet où nous déciderons de mettre au centre de nos préoccupations
la dignité et l’épanouissement de l’élément
humain, préparant ainsi l’avènement d’une société
plus juste et fraternelle, donc plus pacifiée et ouverte, moins exposée
aux démons de la fermeture identitaire et de l’extrémisme.
Je suis conscient qu’il s’agit là d’une œuvre
de longue haleine. Mais, au vu des urgences, je prends aujourd’hui la
responsabilité d’en poser les préalables dans cet appel
pour un Pacte national de la culture que je soumets au libre débat et,
pourquoi pas dès maintenant, à l’approbation de celles et
ceux qui y reconnaîtraient peu ou prou leurs propres analyses et attentes.
Pacte
national pour la culture
Appel
Le Maroc se trouve de nouveau à la croisée des chemins.
Après l’éclaircie du début de la précédente
décennie et les espoirs qu’elle a soulevés, l’heure
est aux interrogations, voire au doute. La cause en est le flou qui affecte
le projet démocratique et la conception même de la démocratie.
Celle-ci ne saurait se limiter à l’instauration d’un type
déterminé de pouvoir politique, de rapports sociaux, de production
et de redistribution des biens matériels. Elle est tout aussi bien un
choix civilisationnel qui consiste à miser sur l’élément
humain. L’éducation, la recherche scientifique et la culture sont
au centre de ce choix, le moteur sans lequel aucun développement d’envergure
et durable n’est possible. Aussi la prise en compte d’un tel enjeu
devrait-elle relever pour nous de l’urgence nationale. Le chantier de
la culture, dans son acception la plus large, nécessite de grands travaux
dont la réalisation dépend à la fois de la volonté
politique des gouvernants et de la mobilisation citoyenne. Pour me limiter aux
besoins pressants et à des mesures-phares, je proposerai ce qui suit
:
1. L’impulsion d’un plan d’urgence pour éradiquer définitivement
la plaie de l’analphabétisme, avec obligation de résultats
dans un délai ne dépassant pas les cinq ans. Ce plan fournirait
à l’occasion une solution au drame des milliers de diplômés
chômeurs qui, tout en étant salariés et mobilisés
pour une noble cause, se verraient offrir des formations appropriées
en vue de leur réinsertion ultérieure dans le marché du
travail.
2. La constitution d’un Haut Comité scientifique interdisciplinaire
auquel sera confiée la mission, d’une part, d’établir
l’état des lieux et des besoins dans les domaines de l’éducation,
de la culture et de la recherche scientifique, d’autre part d’étudier
pour s’en inspirer les différents modèles et expériences
ayant cours dans les autres pays du monde et qui ont acquis un statut d’exemplarité.
Ce Comité aurait enfin la vocation d’une instance de proposition
dont l’avis devrait imprimer la politique gouvernementale.
3. Le lancement d’un plan visant à doter le pays (des grandes villes
aux petites en passant par le milieu rural) des infrastructures culturelles
qui manquent cruellement : bibliothèques publiques, maisons de la culture,
salles de cinéma, théâtres, conservatoires de musique, écoles
de formation des gestionnaires et des animateurs des structures précitées.
Si l’État doit en être le maître d’œuvre,
ce plan nécessite un partenariat avec les acteurs de la société
civile présents sur le terrain, ainsi que l’encouragement, par
des mesures fiscales et autres, de l’initiative privée et des mécènes
qui voudraient s’y investir. Enfin, les assemblées élues
et l’exécutif en leur sein devraient impérativement assumer
leur part dans la réalisation de ces infrastructures, et obligation leur
serait faite d’inscrire cet engagement dans leur cahier des charges.
4. L’institution d’un Centre national des arts et des lettres qui
aura pour mission de tisser les liens avec les créateurs, d’être
à leur écoute, de leur faciliter le contact avec leur public potentiel
et d’œuvrer à la bonne circulation de leurs œuvres. Cela
pourra se traduire par :
- l’octroi de bourses d’aide à la création et à
la traduction pour une durée déterminée allant jusqu’à
l’année sabbatique ;
- la mise à leur disposition de résidences saisonnières
tant au Maroc qu’à l’étranger ;
- la création en son sein d’un Bureau du livre chargé de
l’aide à l’édition, de la surveillance du marché
du livre (notamment pour en réguler le prix), de l’incitation au
partenariat indispensable en vue de mettre fin à l’anarchie et
l’inefficacité qui règnent dans le domaine de la distribution
;
- l’organisation dans tous les établissements scolaires (du public
et du privé), dans les grandes écoles, les centres de formation,
les hôpitaux, les prisons, les entreprises, etc. d’interventions
d’écrivains, d’artistes, de chercheurs et de grands témoins
de l’histoire immédiate, permettant ainsi aux publics les plus
divers d’acquérir de nouvelles connaissances, de s’initier
à la création artistique, de s’ouvrir à la réflexion
et de découvrir simplement leur propre culture.
5. La création d’une Agence pour la promotion de la culture marocaine
à l’étranger tant en direction du public international que
des communautés marocaines. Elle aurait pour charge de créer les
conditions d’une meilleure diffusion de nos productions intellectuelles
et artistiques et de leur assurer une vraie représentativité dans
les manifestations d’envergure. En synergie avec les départements
ministériels concernés, elle jouerait un rôle créatif
dans une politique de coopération culturelle fondée sur les principes
d’équité et de réciprocité.
6. La mise en chantier d’un plan de sauvetage de la mémoire culturelle
marocaine comprenant au moins deux volets :
- celui de la mémoire contemporaine, aujourd’hui en péril
suite à la disparition récente d’un grand nombre de nos
écrivains, artistes et intellectuels majeurs, ceux-là mêmes
qui ont forgé depuis l’indépendance la pensée et
la création modernes, et porté au-delà de nos frontières
le message de l’imaginaire et de l’humanisme proprement marocains.
Le patrimoine qu’ils nous ont légué et les traces de leur
activité (manuscrits, correspondance, archives diverses) devraient, pendant
qu’il en est encore temps, être répertoriés, rassemblés,
traités et préservés par un Institut créé
à cet effet, dont le rôle serait de les vivifier en les mettant
à la disposition de tous et en organisant autour d’eux diverses
activités afin d’assurer la pérennité de leur message.
De la même manière, l’Institut accueillerait et traiterait
les archives que les intellectuels et créateurs vivants voudraient bien
lui confier ;
- celui de la mémoire du passé. Ce chantier, autrement plus vaste,
concerne des domaines variés : archives nationales (écrites, sonores
et filmées), monuments historiques, patrimoine architectural urbain,
lieux chargés de mémoire, fouilles archéologiques, musées,
patrimoine oral… Sans parler de la tâche énorme qui incombe
aux historiens, à condition de leur donner les moyens de l’accomplir,
la formation d’experts dans de multiples disciplines techniques et scientifiques
s’avère indispensable si nous voulons mener à terme l’entreprise
de sauvegarde, de reconstruction et de revitalisation de notre mémoire
culturelle, puis sa transmission aux générations futures.
Est-il besoin de souligner que la traduction en actes des six propositions précédentes
pourrait révéler que le domaine de la culture, estimé par
préjugé coûteux et de peu de rapport, est au contraire,
grâce aux métiers innombrables qu’il suscite, une mine considérable
d’emplois, qui n’a rien à envier à d’autres
secteurs dont la rentabilité est reconnue.
7. La redynamisation de la réforme de l’enseignement, car il est
certain que le train de mesures précédemment développées
dépend d’une locomotive pour être tiré et de rails
pour être acheminé vers la destination souhaitée. Aussi
la refonte de notre système éducatif devra-t-elle être la
pierre de touche de ce Pacte national pour la culture. Le temps est venu d’en
finir avec la valse-hésitation et les changements brutaux qui ont été
opérés depuis l’indépendance. La question épineuse
de la ou des langues d’enseignement devra trouver une solution à
la fois pragmatique, pédagogiquement performante, et tenant compte des
différentes composantes de notre identité nationale et de notre
choix déterminé de la modernité. Il est temps de réhabiliter
ce premier service public, de le rendre attractif et réellement productif.
Il est temps aussi qu’il offre à ses bénéficiaires
l’occasion de découvrir la pensée et la culture vivantes
de leur pays et à ces dernières les bases de leur rayonnement.
La crédibilité du choix démocratique, si tel est notre
choix, dépend de la façon dont nous préparerons nos enfants
et nos jeunes à devenir des citoyens à part entière et
à la personnalité affirmée, instruits des réalités
de leur pays et de celles du monde, imprégnés des idées
de justice, d’égalité et de tolérance, conscients
des nouveaux défis que l’humanité entière doit relever
pour préserver l’environnement et assurer la survie de l’espèce.
En retour, notre pays y gagnera les artisans de sa renaissance intellectuelle,
de sa prospérité matérielle et morale, de la reconquête
de sa pleine dignité au sein des nations.
Abdellatif Laâbi, Mars-avril 2010
Pour soutenir cette initiative, écrire à l’adresse suivante : laabimanifesto@hotmail.fr
Les développements du champ politique marocain annoncent-ils une dynamique de recomposition ?
Intervention à la table ronde organisée par l’association Alternatives à Rabat, le 25 juin 2008, avec la participation des représentants de plusieurs partis politiques.
Quelles
lumières puis-je apporter à ce débat en tant qu’écrivain
ayant du champ politique une vision quelque peu décalée ?
Je suppose que ce que l’on attend de moi, c’est un autre regard,
différent de celui des hommes et des femmes politiques qui sont amenés,
par la force des choses, à être à la fois juge et partie.
Ai-je besoin d’affirmer que, pour moi, ce regard autre, celui de l’intellectuel
citoyen, procède d’une forme spécifique de l’engagement
et n’a rien à voir avec une quelconque neutralité ? Ne voit-on
pas que si beaucoup d’intellectuels ont du mal à être encartés,
ce n’est pas par réflexe corporatiste ou par choix du confort des
tours d’ivoire, comme le fait courir la rumeur, mais parce que les formations
politiques existantes, même les plus proches de leurs idées et
de leurs aspirations, ne leur offrent pas toujours le cadre où il peuvent
exercer de plein droit leur liberté de pensée et de parole, être
écoutés quand ils défendent leur propre conception de la
pratique politique et du projet de société qui leur tient à
cœur ?
L’occasion qui m’est offerte est donc précieuse, et je ne
la laisserai pas passer sans rendre hommage à nos camarades d’Alternatives
qui accomplissent depuis tant d’années en faveur de la régénération
de la pensée politique un travail de Sisyphe.
Voilà qui me permet d’assurer la transition et de m’insérer
dans le vif du sujet pour dire que ce héros grec, rusé mais abonné
à la tragédie, ne nous est pas étranger.
Oui, Sisyphe est tout à fait marocain. Je me suis d’ailleurs amusé
dans un de mes poèmes à le persuader qu’il a été
victime d’une erreur judiciaire.
Plus sérieusement, je pense que cette métaphore cruelle décrit
bien ce que nous vivons depuis l’indépendance du pays et n’est
pas si éloignée du spectacle que le champ politique national nous
offre depuis une décennie : celui d’un chantier apparemment très
actif, mais où l’on n’arrête pas en fait de déplacer
les équipes et les matériaux de construction au lieu de creuser
les fondations sur lesquelles doit s’ériger l’édifice
et de mobiliser les moyens matériels et humains adéquats pour
aller jusqu’au bout de l’entreprise.
Les travaux dans ce chantier s’apparentent au bricolage alors que nous
avons besoin d’une charpente solide, capable de résister à
l’érosion, aux cataclysmes, mais aussi aux faiblesses trop humaines
de certains des constructeurs affectés par le démon du pouvoir
ou l’appât du gain.
Ainsi, et pour répondre à la question qui nous est posée
: Les développements du champ politique marocain annoncent-ils une dynamique
de recomposition ?, j’ose affirmer, la mort dans l’âme, que
je n’en vois pas les signes tangibles et convaincants. Les quelques initiatives
qui pourraient aller dans ce sens ressemblent à ces vagues provoquées
à la surface de l’eau par des lanceurs plus ou moins habiles de
cailloux. Cela se passe dans un étang à l’eau stagnante,
obstrué par toutes sortes de rebuts mais aussi de cadavres, ne l’oublions
pas, qui nécessite d’être entièrement récuré
et dont il faudra renouveler l’eau si l’on veut que le soleil en
éclaire les profondeurs, que la vie y reprenne, pour que nos concitoyens
viennent y plonger en toute quiétude, se rafraîchir les idées,
accumuler de nouvelles énergies et assumer pleinement, comme on le leur
demande, leurs devoirs et obligations civiques.
Plus concrètement, ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas de pétitions
de principe sans suite, d’effets d’annonce saisonniers à
l’approche de tel ou tel rendez-vous électoral, de mains tendues
le matin et retirées sans explication le soir, de coups de gueule augurant
d’une saine révolte contre l’immobilisme suivis d’un
silence retentissant.
Et puisqu’il est à l’ordre du jour de notre réunion
de déchiffrer les intentions d’un nouveau venu sur la scène
politique nationale, je dois avouer que je n’ai pas les compétences
d’un astronome ou d’un astrophysicien pour me prononcer sur cet
OPNI (objet politique non identifié) qui semble hanter le pays. Ce que
je constate, comme tout le monde, c’est que cet OPNI a fait débarquer
une colonne de tracteurs qui sont en train de ratisser tous azimuts, à
droite, à gauche, au centre. Je laisse aux autres intervenants et aux
participants le soin d’en apprécier les tenants et les aboutissants,
et, bien entendu, aux représentants de cette sensibilité politique
la tâche de nous traduire en clair leurs messages qui nous arrivent en
bonne partie cryptés.
Nous citoyens qui suivons tout cela de près ou de loin, nous avons l’impression
face à notre classe politique d’avoir affaire à un sphinx
qui ne nous donne jamais la clé de ses énigmes. Un sphinx peut-il
d’ailleurs se remettre vraiment en question, avouer qu’il s’est
trompé, changer entièrement son langage codé pour parler
vrai et dialoguer en toute humilité avec les mortels que nous sommes,
et en définitive reconsidérer son rôle et son action en
fonction de nos souffrances et de nos doléances ?
Et pourtant, nous n’avons d’autre choix que de continuer à
lui adresser nos prières : Faites que la Raison l’emporte sur la
Déraison ! Que la générosité l’emporte sur
le calcul ! Que la cause défendue l’emporte sur l’appareil
! Que la légitimité acquise dans le passé ne se dresse
pas tel un mur obstruant les voies de l’avenir ! Que les générations
se parlent et ne se tournent pas le dos ! Que les jeunes prennent le témoin
de la main des anciens comme une chose due, mais avec reconnaissance et respect
! Rendez sa dignité à la politique en l’exerçant
comme un art digne de ce nom ! Ne vous couchez pas devant les puissants, même
pour notre bien ! Faites-nous rêver, et alors demandez-nous l’impossible
!
N’allez pas croire que, par cette envolée lyrique, je cherche à
m’éloigner du sujet. Bien au contraire. Je crois que ce qui manque
à la politique dans notre pays, c’est bien l’âme ou,
si vous préférez, le souffle, et je vais lâcher le mot qui
fâche, le souffle de l’utopie. Et l’utopie, contrairement
à l’idée reçue, n’est pas l’irréalisable,
le but inatteignable. C’est plutôt le rêve juste, ancré
dans l’histoire de l’espèce humaine comme besoin vital d’égalité
et de justice.
Maudite la politique qui voudrait nous couper de ce rêve et le condamner
sans jugement. Bienvenue à celle qui le conçoit comme une construction
de longue haleine et s’attelle à en poser les jalons.
Qu’avons-nous à attendre d’une recomposition du champ politique
si celle-ci ne renoue pas avec nos rêves justes et se contente de l’existant
et du réchauffé ? La recomposition doit ouvrir une perspective
inédite et en finir avec le bricolage, le raccommodage, la danse ininterrompue
des divorces et des remariages de circonstance.
Seul un projet fédérateur couronné par un pacte démocratique
obligeant toutes les parties concernées par le choix irréversible
de la démocratie est en mesure d’ouvrir cette perspective et de
permettre ainsi à nos concitoyens de reprendre confiance et de s’inscrire
à nouveau dans le combat politique porteur de leurs espérances.
Oui à la recomposition si les appareils se transforment en laboratoires
d’idées ouverts sur les autres laboratoires, partisans et non partisans,
avec comme tâche urgente l’élaboration d’un programme
commun de salut public.
De ce programme, il m’est arrivé en d’autres circonstances
de suggérer un certain nombre d’axes touchant à la réforme
des institutions, et en priorité de l’institution monarchique en
vue de son harmonisation avec le projet de modernité et de gouvernance
démocratique, à l’ancrage sans plus aucune ambiguïté
des libertés individuelles et des droits humains, à la séparation
du religieux et du politique, au choix d’un modèle de développement
correspondant à nos réalités, nos moyens et nos besoins,
s’inspirant de l’avancée des idées à l’échelle
mondiale, notamment celles dont l’alerte écologique nous a fait
prendre conscience, sans oublier l’axe touchant à l’enjeu
de la culture comme facteur déterminant du développement humain,
de la conscience citoyenne, et puissant levier de résistance aux manipulations
ainsi qu’à toutes les formes d’obscurantisme.
Mais le dernier mot appartient bien sûr à nos politiques. Que nous
les aimions ou pas, que nous les encensions ou les dénoncions, qu’ils
nous désespèrent un peu, beaucoup, le fait est qu’ils sont
incontournables. Ils sont des sphinx mais aussi des êtres humains, et
nous n’avons d’autre choix que de les interpeller inlassablement
en espérant provoquer dans leur conscience l’étincelle qui
peut amener le miracle. N’ai-je pas dit que Sisyphe est tout à
fait marocain ?
Nous, citoyens, n’arrêtons pas de hisser le rocher, de gravir la
pente raide et de la dégringoler en maudissant l’injustice du sort.
De grâce, messieurs les politiques, donnez-nous un coup de pouce, aidez-nous
à exorciser la malédiction, à rejeter le fatalisme. Faites-nous
entrevoir un autre destin, une autre voie que celle de cette tâche absurde.
Abdellatif Laâbi
Rabat, 25/06/2008
Le
Maroc a connu, au cours des dernières années, des avancées
incontestables sur la voie de l’option démocratique. Au-delà
des différences d’appréciation quant à l’ampleur
et la concrétisation de ces acquis, au rôle plus ou moins déterminant
des différents acteurs qui ont œuvré pour leur réalisation,
force est de constater qu’ils ont changé de fond en comble le climat
de notre vie politique. Le vent de liberté qui souffle sur notre pays
a levé bien des tabous qui ont bridé pendant longtemps le débat
national. Il a permis l’éclosion d’une nouvelle conscience
citoyenne et favorisé, de façon inouïe, l’initiative
et la créativité de la société civile.
Mais il y a un revers de la médaille. Cet élan émancipateur,
porteur de rénovation, se heurte dans son déploiement à
des vents contraires qui soufflent, eux, depuis des décennies et prennent
aujourd’hui l’allure d’une tornade menaçant les fondements
humanistes de la Maison marocaine. A l’arbitraire sans faille qui a confisqué
le projet démocratique dans le passé se substitue maintenant une
déferlante obscurantiste voulant régir notre société
selon un modèle encore plus archaïque et ayant dans sa ligne de
mire toutes les valeurs pour lesquelles le mouvement progressiste a combattu
et consenti d’énormes sacrifices depuis l’aube de l’indépendance.
C’est ainsi que, au moment même où nous entrevoyons une lumière
au bout du tunnel, les fossoyeurs de l’espérance s’activent
à en boucher l’issue.
Il est grand temps pour les démocrates de notre pays de prendre la mesure
exacte d’un tel péril, des effets pernicieux qu’il a déjà
provoqués au sein de larges couches de la population, sans parler du
doute qu’il réussit parfois à semer dans leurs propres rangs.
Il ne s’agit ni de surévaluer ni de sous-estimer ce péril,
mais d’assumer résolument une tâche de salubrité publique
consistant à ranimer la flamme du combat démocratique et des valeurs
qui l’entretiennent. Un combat qui puisse contrer et désarticuler
les vagues du pessimisme, du catastrophisme et des lamentations stériles
alimentées par ceux qui ont intérêt à présenter
le Maroc comme un pays qui régresse plutôt qu’il n’avance,
et qui se préparent, en se basant sur ce diagnostic fallacieux, à
l’entraîner vers le chaos.
L’heure est donc au sursaut, à la mobilisation des énergies
et au rassemblement, non seulement pour faire barrage au camp conservateur lors
des prochaines échéances électorales, mais bien au-delà,
pour que le projet démocratique porteur de liberté, de pluralisme,
de modernité, de progrès matériel et moral soit perçu
clairement et massivement comme le seul à même de rendre sa dignité
à notre peuple, de répondre concrètement à ses aspirations
de justice, d’égalité, de sécurité, et de
lui redonner le goût d’un avenir vivable, prometteur d’épanouissement
pour lui et les générations futures.
Evidemment, une bataille d’une telle envergure ne saurait être gagnée
si les démocrates se présentent en rangs dispersés. Plus
que jamais, le camp démocratique est appelé à se ressaisir
afin d’enrayer le processus de son propre émiettement. Et il y
réussira d’autant plus sûrement qu’il s’attellera
sans tarder à la tâche de reconstruction de son identité,
de régénération de sa pensée et de ses pratiques.
Il en acquerra une vision renouvelée de nos réalités et
une appréciation plus objective de l’ensemble des forces vives
capables d’entraîner l’adhésion de la société
et de la mobiliser en faveur du projet démocratique.
C’est alors que les contours du camp démocratique pourront s’élargir
et que la voie du rassemblement s’ouvrira sur de nouvelles perspectives.
Partis politiques, syndicats, acteurs de la société civile, intellectuels
et créateurs seront en mesure d’enclencher entre eux une véritable
synergie, mettant en commun la diversité de leurs savoirs, expériences
et talents, au service du même combat.
Mais ces vœux ainsi exprimés auront encore plus de crédibilité
et d’impact si l’ensemble des forces citées parviennent à
nouer entre elles un pacte démocratique précisant les valeurs
et les propositions qu’elles s’engagent à défendre
d’une même voix auprès de l’opinion publique.
L’élaboration de ce pacte d’honneur revêt un caractère
d’urgence. Toutefois, ce dernier ne gagnera rien à sortir fin prêt
d’une officine quelconque. Seul le débat au grand jour, impliquant
toutes les potentialités, lui garantira son poids de vérité
et sa force de conviction. Fruit de l’intellectuel collectif, il engagera
encore plus résolument chaque partenaire dans une bataille qu’il
fait sienne et dont il est pleinement conscient qu’elle a pour enjeux
déterminants la mise en échec des visées rétrogrades
et le triomphe des choix démocratiques.
Œuvrons pour ce pacte fédérateur !
Œuvrons pour que la famille démocratique se redresse et porte haut
le flambeau de l’espoir, des valeurs humanistes et du progrès !
Abdellatif
Laâbi
Septembre 2007
Pour signer cet appel : http://pactedemocratique.casanet.ma
C'est la mémoire de Mohammed Kacimi qu'on assassine!
Cela
fait maintenant près de quatre ans que Mohammed Kacimi nous a quittés.
A l’annonce de cette perte, l’émotion a été
vive tant au Maroc que dans le reste du monde, où ce remarquable passeur
entre les rives culturelles comptait de nombreux amis et admirateurs dans les
milieux artistiques. Comme ce fut le cas pour d’autres de nos grandes
figures intellectuelles, un scénario identique s’est répété.
Pendant quelques semaines, quelques mois, un chœur de louanges s’est
élevé, entonné par les voix sincères de ceux, celles
qui ont aimé l’homme et le créateur, mais aussi par une
foule de pleureuses professionnelles et d’intrus passés maîtres
dans l’art douteux de l’oraison funèbre, indépendamment
de l’identité du défunt. Puis, sans surprise, le silence
est retombé, aménageant déjà le lit de l’oubli.
Notre scène culturelle se caractérise ainsi, entre autres tares,
par une grande cruauté. Et, dans le cas de Kacimi, celle-ci se traduit
par un déni de ses dernières volontés, et donc une indifférence
à sa mémoire. Même s’il a travaillé sans relâche
pendant plus de quarante ans, Kacimi n’a pas amassé une fortune.
Il a laissé une maison modeste, située dans le quartier des Vieux
Marocains à Témara, dont il a aménagé progressivement
la bâtisse et le jardin et où il a installé son atelier.
Une maison devenue au fil des années un havre pour des artistes de passage,
un lieu de convivialité, d’échange et de célébration
de l’amitié. Parmi les papiers retrouvés après sa
mort, il y avait un document dans lequel Kacimi émettait le vœu
que sa maison acquière après lui un statut de fondation où
ses œuvres seraient préservées, où se tiendraient
des expositions permanentes, où une aile qu’il projetait de construire
ferait office de résidence d’artistes à condition que ceux-ci
s’engagent pendant leur séjour à animer des ateliers de
peinture en direction des enfants.
L’idée, dans sa simplicité, exprime bien la générosité
de l’homme, son souci des autres artistes et de la transmission des valeurs
esthétiques aux générations futures.
Quelques-uns de ses amis se sont aussitôt activés pour essayer
de réaliser ces vœux. Reconnaissons par ailleurs au ministre de
la Culture le mérite d’avoir usé de son influence pour mettre
des scellés sur la porte de l’atelier afin de protéger les
œuvres du peintre qui y sont entreposées de toute visée malveillante.
Mais, bien vite, un écueil imprévisible s’est dressé
sur le chemin de ces bonnes volontés : deux personnes, qui se sont improvisées
frères de Kacimi, ont introduit un recours en justice pour disputer son
héritage à Batoul, l’enfant unique de Kacimi. Or, ce que
ce dernier, par pudeur, n’a jamais révélé, sauf à
de rares intimes, c’est qu’il avait été abandonné
en très bas âge par son père, qui ne l’a jamais reconnu
par la suite.
De comparutions en appels, l’imbroglio juridique continue. Entre-temps,
les toiles entreposées dans l’atelier, faute d’un dispositif
adéquat de préservation, sont menacées de dégradation
à cause de l’humidité, aggravée par la proximité
de la mer.
Et, comble du grotesque, voilà que l’Administration des impôts
vient d’émettre pour l’année 2006 un avis d’imposition
s’élevant à dix mille dirhams au titre de l’impôt
foncier pour la maison, considérée désormais comme «
résidence secondaire », alors que la fille de Kacimi, étudiante
à Bordeaux, est encore loin d’en être la propriétaire
et qu’elle continue à l’entretenir avec les moyens du bord.
Trop, c’est trop ! Il s’agit là d’un scandale qu’il
faut faire éclater au grand jour. Et tout le monde devra en prendre pour
son grade. L’Etat, qui dilapide des milliards pour que le monde du show-biz
international vienne nous jeter en pâture quelques miettes de ses paillettes.
La justice, qui n’a pas pu ou pas voulu déceler l’imposture
des charognards qui veulent dépecer l’héritage matériel
de Kacimi. La presse, même la mieux intentionnée, qui n’a
de religion que celle de la tendance et de l’événement.
Ceux parmi les intellectuels, et ils sont légion, qui ne savent plus
conjuguer la solidarité que quand elle sert leurs petits intérêts
personnels. Les partis, qui nous servent la rengaine du silence des intellectuels
et n’ont pour le combat de ces derniers qu’indifférence amusée.
La société civile elle-même, qui n’a pas encore pris
la mesure de l’enjeu culturel dans la configuration d’un projet
de société garantissant progrès et modernité. Les
amateurs d’art, qui se sont convertis à la bourse des valeurs marchandes
et ne voient dans l’œuvre de Kacimi qu’un objet de spéculation
juteuse..
Il y a là comme un consensus de l’aveuglement et de la bêtise.
Qu’on se le dise, c’est sous nos yeux qu’on assassine la mémoire
d’un grand artiste marocain.
Ce ne sera, hélas, ni le premier ni le dernier. Jusqu'à quand
? Jusqu’au sursaut qui nous permettra de prendre conscience que la mémoire
d’un peuple, amputée de l’œuvre civilisatrice de ses
penseurs, de ses intellectuels et de ses créateurs, n’est qu’une
coquille vide.
Cela dit, Kacimi continuera, contre vents et marées, à vivre dans
une autre mémoire, celle qui, partout dans le monde, cherche la lumière
dans l’incroyable aventure de l’esprit.
Abdellatif
Laâbi
14 mai 2007
Quelles forces de progrès et de modernité pour la construction d'un Maroc émergent?
Quelles
forces de progrès et de modernité pour la construction d’un
Maroc émergent ?
Telle est la question, que je qualifierai de faussement naïve, à
laquelle je suis censé répondre dans cette conférence introductive.
Je vais peut-être décevoir ceux qui auraient bien aimé me
faire jouer le rôle de candide de service. C’est qu’ils n’ont
pas, à dire vrai, frappé à la bonne porte.
J’ose affirmer qu’en tant qu’observateur, et acteur à
ma manière, de notre scène politique (et là, je reprendrai
à mon compte une jolie expression de notre darija), j’ose affirmer
que je connais bien « les caroubes de mon pays ».
Et pour rester dans l’esprit de notre culture populaire, il n’est
pas question pour moi de faire comme Jha qui, dans l’une de ses histoires
cocasses, cherche l’âne sur le dos duquel il est juché.
J’espère qu’on ne verra pas malice de ma part dans l’utilisation
de cette image.
Plus sérieusement, et pour répondre à la question sans
trop me torturer les méninges, je dirai sans hésitation que ces
forces de progrès et de modernité sont en grande partie représentées
ici, parmi nous.
- Elles se recrutent dans les rangs des partis démocratiques, qu’ils
soient émergents ou établis de longue date, qu’ils soient
devenus institutionnels ou restés dans l’opposition, mais dont
on doit reconnaître qu’ils ont, chacun à sa manière,
marqué de leur empreinte notre vie politique et façonné,
par conséquent, notre histoire contemporaine.
Qu’on les critique de l’intérieur ou de l’extérieur,
qu’on porte à leur crédit quelques-unes de nos avancées
actuelles ou qu’on les estime responsables des impasses auxquelles nous
nous heurtons aujourd’hui, le fait est qu’ils sont incontournables.
Ce qui veut dire, en termes clairs, qu’il est vain de penser que le projet
démocratique puisse se construire sans eux, a fortiori contre eux.
- D’un autre côté, ces forces se retrouvent dans les rangs
de plus en plus fournis des associations de la société civile,
dont celle qu’on ne remerciera jamais assez de nous avoir réunis
aujourd’hui. Initiant les débats de fond et agissant sur tous les
fronts (droits humains, droits culturels, détresses sociales, défense
des plus faibles, lutte contre la corruption, et j’en passe), elles secouent
rudement l’immobilisme et donnent, par leurs pratiques solidaires sur
le terrain, une portée nouvelle à l’engagement citoyen.
- Elles sont dans les rangs des intellectuels (penseurs, scientifiques) et des
créateurs qui n’ont pas attendu, eux, les prémices de l’ouverture
démocratique récente pour jouer pleinement leur rôle en
diagnostiquant les maux de notre société, en faisant accéder
notre culture à la modernité, et en œuvrant pour que le nouveau
projet de société, si projet il y a, vise l’épanouissement
de l’intelligence et de la créativité humaines, l’émergence
d’un citoyen à part entière, conscient de sa dignité,
capable de penser par lui-même et de peser par ses choix libres sur le
destin de son pays.
- Ces forces existent aussi au sein de la presse et d’autres médias
qui n’obéissent plus à la voix de quelque maître que
ce soit, font reculer les tabous et jettent les bases d’un quatrième
pouvoir, même si certains de leurs représentants continuent à
payer cher cette conquête de leur fonction légitime et salutaire
pour l’édification d’un Etat de droit.
- Un autre gisement où se concentrent ces forces, et il aurait fallu
commencer par là, est celui des femmes, dont la lutte exemplaire depuis
des décennies a permis l’avancée majeure que nous connaissons.
Il s’agit là d’une force transversale dont la magnitude est
en train d’ébranler l’édifice archaïque de notre
société et de changer qualitativement la donne du combat émancipateur,
car les femmes ont davantage à gagner que les hommes en matière
de dignité et de droits dans l’instauration d’une véritable
démocratie.
- J’espère n’avoir oublié personne, du moins parmi
les présents, car il faudrait ajouter une force d’appoint non négligeable,
absente par définition. Je veux parler de cette mouvance de conviction
citoyenne qui ne cesse de se développer parmi nos compatriotes vivant
à l’étranger. Son adhésion au projet démocratique
passe par le soutien multiforme et inventif qu’elle apporte à la
société civile, en mobilisant d’ailleurs toutes les bonnes
volontés qui, dans les pays d’accueil, ont à cœur le
développement et la modernisation de notre pays.
Au bout de cette énumération, vous conviendrez avec moi qu’il
y en a du monde, et du beau monde ! Contrairement à une idée assez
répandue et véhiculée hélas même par certains
d’entre nous, tétanisés par la déferlante conservatrice
et obscurantiste, ces forces de progrès et de modernité sont loin
d’être quantité négligeable. Majoritaires ou minoritaires
dans l’opinion à l’instant où nous parlons, la question
n’est pas là. Tout dépend de l’alchimie qui permettra
à l’avenir d’agréger ces forces, de les mettre en
synergie et en ordre de marche pour écrire une nouvelle page de notre
histoire. Mais il est vrai qu’en bons rationalistes que nous sommes, nous
avons besoin avant l’alchimie de nous occuper de chimie. Si nous savons
quels éléments sont à même d’être réunis
et mis dans l’éprouvette d’un projet politique innovant,
force est de constater que chacun de ces éléments est encore prisonnier
de son emballage d’origine, sa capsule ou sa bulle de protection. Par
conséquent, il ne parvient pas à réagir et à se
transformer au contact des autres pour produire la réaction en chaîne
et la synthèse espérée.
Cette image qui peut sembler caricaturale renvoie pourtant à une réalité
souvent déplorée mais rarement bousculée par des initiatives
capables de rompre le cercle vicieux dans lequel nous avons l’impression
de tourner en rond.
Faut-il se voiler la face quand l’émiettement du camp démocratique
continue à s’accélérer ? Quand les partis politiques
tournent encore le dos à la société civile, qui leur rend
d’ailleurs la même politesse ? Quand la presse indépendante,
qui encense souvent l’action des associations de la société
civile, ne porte pas tellement dans son cœur les partis et a tendance vis-à-vis
d’eux à s’ériger en juge sévère et donneur
de leçons ? Quand il est difficile de trouver une symbiose quelconque
entre ces différents acteurs d’une part, et les intellectuels et
les créateurs d’autre part ? Si par exemple, et permettez-moi cette
franchise, l’intérêt que nos hommes politiques manifestent
pour la culture est pour le moins ténu, celui que beaucoup d’intellectuels
portent à la chose publique laisse lui aussi à désirer.
Et ne parlons pas de la place indigente consacrée à la culture
dans nos organes de presse, dans les programmes de nos partis et même
de nos associations initiatrices de bien des débats féconds.
Que mes amis d’Alternatives me pardonnent cette pique car, et de cela
j’espère qu’on débattra, la dimension culturelle devrait
faire partie de nos priorités et ne se réduit pas à une
question de budget, même si le nerf de la guerre a son importance.
Et que dire, au-delà des pétitions de principe et de quelques
mesurettes, de la place accordée aux femmes, elles qui donnent la pleine
mesure de leurs compétences et de leurs talents au sein du tissu associatif,
faute de voir la classe politique décidée à partager avec
elles équitablement les postes de responsabilité et les positions
d’éligibilité ?
Que dire enfin de cette mouvance citoyenne de nos compatriotes à l’étranger
qui ne trouve pas dans les programmes politiques et jusque dans la presse l’écho
qu’elle est en droit d’attendre de ses inquiétudes et de
son aspiration à la jouissance intégrale de sa citoyenneté
?
Je crois qu’il est grand temps pour nous tous de nous arrêter, le
temps qu’il faut, pour comprendre les raisons d’un tel cafouillis.
Chaque protagoniste y a sûrement sa part de responsabilité car
il continue à fonctionner selon des modalités relevant d’une
mentalité corporatiste au lieu d’élargir son champ de vision
afin de reconnaître à leur juste valeur l’ensemble des savoir-faire,
des sources d’énergie et des gisements de l’intelligence
susceptibles de faire bouger la société dans le sens des choix
de progrès, de modernité et d’accomplissement démocratique.
La question ne se limite plus au credo du pluralisme politique partisan. Elle
le dépasse vers la prise en compte d’une autre sphère du
pluralisme où les plaques tectoniques de la société sont
en train de bouger grâce à l’action de nouveaux acteurs citoyens.
Bien sûr, cette reconnaissance ne doit pas être à sens unique.
Du côté de ces nouveaux acteurs, un sursaut de conscience s’impose.
Le moment est venu d’en finir avec les lamentations stériles, avec
cette idée qu’on retrouve d’ailleurs même dans les
sociétés avancées, comme quoi il n’y a plus rien
à attendre des partis politiques, tous pourris comme on dit, comme quoi
il n’y a plus de droite ni de gauche, etc., autant de discours qui font
le lit du populisme, et dans notre cas particulier celui de l’obscurantisme.
Nous avons donc besoin d’une régénération de la pensée
qui puisse préparer les ruptures avec les schémas traditionnels
de l’organisation et des pratiques politiques, et en même temps
d’une nouvelle évaluation des domaines de la création, de
la pensée proprement dite et des pratiques citoyennes si nous voulons
qu’elles s’articulent de façon libre et assumée au
combat politique, lui apportant un véritable regain d’âme.
Il y a là, me semble-t-il, un enjeu majeur susceptible de transformer
de fond en comble nos mœurs politiques et nos pratiques citoyennes, permettant
ainsi à beaucoup de nos concitoyens déçus ou au bord de
l’indifférence de se sentir de nouveau concernés et de découvrir
ou redécouvrir que le combat politique organisé, voué au
service du bien public, non seulement est une voie obligée de la conquête
de la citoyenneté, mais qu’il a toute sa noblesse.
J’en arrive maintenant à une question cruciale. Cette dynamique
vertueuse que j’appelle de mes vœux pourra-t-elle s’enclencher
d’elle-même, une fois que les uns et les autres auront pris conscience
de sa nécessité ? J’en doute malheureusement. Permettez-moi
alors, pour pouvoir avancer dans ma réflexion, de déborder le
thème contraignant qui m’a été fixé pour cette
intervention et de m’inviter au sujet percutant et plus alléchant
à mon goût que nos hôtes ont choisi de mettre au centre des
débats de cette université de printemps, à savoir : L’union
de la gauche et la mobilisation des forces de progrès et de modernité
dans la perspective des élections 2007.
Et là, je suis bien obligé de sortir de ma réserve et de
décliner mes convictions. La régénération du champ
politique, la dynamique vertueuse qui verra converger vers ce champ l’ensemble
des acteurs du changement social et intellectuel ne s’accompliront pas
par un phénomène relevant de la génération spontanée.
Elles nécessitent une épine dorsale, une force motrice sans laquelle
la symbiose restera hypothétique. Et, pour moi, seule la famille démocratique
ancrée à gauche, et ce bien sûr si elle parvient à
surmonter ses déchirements et à se remettre debout, seule cette
famille est en mesure d’accomplir cette tâche.
De par son histoire particulière, son potentiel intellectuel et ses valeurs
pérennes, j’estime qu’elle est la mieux outillée pour
le faire. Et je dirai même que, dans la phase que nous vivons, il y va
de son avenir et de sa survie. Elle a toutes les raisons de se battre pour restaurer
la politique dans sa dignité si elle veut être crédible
aux yeux des plus larges couches de notre société, notamment les
plus démunies et les plus fragiles d’entre elles, et qui ne se
mobiliseront et n’adhéreront à un projet que si elles y
voient une réponse concrète à leur besoin de dignité
et de justice sociale. Une telle démarche n’est-elle pas, et au-delà
de la conjoncture actuelle, la vocation originelle de la gauche, inspiratrice
de ses valeurs éthiques et fondement de son identité ? Et ce n’est
pas parce que cette vocation a eu tendance à s’émousser
et à s’obscurcir récemment que nous devrions en faire notre
deuil. Car le message humaniste et libérateur de cette sensibilité
philosophique reste, à mon avis, un pôle de référence
éclairant pour ceux, celles qui refusent encore la fatalité des
injustices, des inégalités, des archaïsmes paralysants et
qui ne peuvent accepter que le passé le plus obscur nous soit proposé
comme avenir.
Je crois par conséquent que c’est à la gauche qu’incombe
la responsabilité morale de régénérer le sens de
l’action politique, d’ancrer de nouveau celle-ci dans l’éthique
et la culture du dialogue. Et c’est en reconstruisant sa propre identité,
en fédérant ses propres forces qu’elle sera plus crédible,
et donc plus à même d’impulser la synergie avec les autres
composantes du camp démocratique et de proposer à notre peuple
des tâches et des objectifs en phase avec ses besoins vitaux et ses aspirations
les plus légitimes.
Mais, si la volonté politique est un facteur déterminant dans
un tel processus, le projet (social, économique, politique, civilisationnel)
doit en être le socle et le phare en même temps. C’est le
programme qui renseigne le mieux sur les changements intervenus dans la mentalité
de ceux qui le proposent, sur le courage qu’ils ont eu à remettre
en question certaines de leurs fermetures et certains de leurs dogmes, sur la
nouvelle intelligence qu’ils ont ou non de ce qui a bougé dans
les réalités concrètes du pays ainsi que des bouleversements
qui ont changé les rapports de forces à l’échelle
du monde, sur les avancées des savoirs et de la pensée (dans tous
les domaines) qui auront ou non nourri et enrichi leur propre vision.
C’est ce à quoi je voudrais consacrer la deuxième partie
de mon intervention. Avant cela, je me dois de signaler que les urgences dictées
par les prochaines élections ne favorisent pas l’élaboration
d’un programme porté par une vision du long terme. Le risque est
de parer au plus pressé en reportant l’exhaustivité à
des jours meilleurs.
Certes, ces échéances sont cruciales car il y a péril en
la demeure. Un tournant pourrait être pris, dommageable pour la dynamique
démocratique enclenchée ces dernières années. Mais
doit-on pour autant, et quels qu’en soient les résultats, considérer
qu’elles sonneraient la fin de l’histoire ? Peut-être que
d’un mal sortirait un bien. Disons-le franchement : si le camp des forces
démocratiques se retrouve dans l’opposition, il pourra mettre à
profit cet échec pour se reconstruire et se fédérer, retisser
ses liens avec le pays profond et renouer avec son identité combattante.
Mais touchons du bois et faisons ce qui est en notre pouvoir pour que ce scénario
catastrophe ne se produise pas.
Cela dit, et si nous pensons que l’histoire continue au-delà de
cette contingence, si nous estimons que le changement que nous espérons
pour notre pays doit être un changement de cap et non de majorité
parlementaire et gouvernementale (en prenant en compte d’ailleurs la réalité
actuelle du peu de séparation des pouvoirs et du peu de consistance de
l’exécutif et du législatif d’entre eux), la vision
qui reste à construire de ce changement de cap et la stratégie
en mesure de la concrétiser exigent du souffle et de l’endurance.
Elles gagneront à faire l’objet d’états généraux
dans tous les domaines, de débats largement ouverts à toutes les
compétences et toutes les intelligences.
Je n’ai pas la prétention d’anticiper sur ce qui pourrait
s’élaborer dans cet immense chantier s’il venait à
s’ouvrir. Mais, si j’en juge d’après les programmes
déjà existants de certains partis politiques de gauche ou d’associations
(dont la plate-forme d’Alternatives qui est soumise à notre réflexion),
je m’estime en droit, non pas de les discuter dans le détail, chose
qui dépasse mes compétences, mais de me positionner en tant qu’intellectuel
citoyen par rapport à des enjeux particuliers, qu’ils soient exprimés
et détaillés dans ces programmes ou qu’ils brillent par
leur absence.
Je commencerai par un enjeu bien présent, faisant l’unanimité
dans le camp démocratique, celui de la réforme constitutionnelle.
Je fais miennes l’ensemble des revendications qui vont dans le sens d’une
réelle séparation des pouvoirs selon les critères démocratiques
universellement admis et établis. J’ajoute qu’il y a là
un objectif majeur sans la réalisation duquel le jeu démocratique
continuera à être joué dans le registre de la parodie. Seulement,
au-delà du principe, j’aimerais attirer l’attention sur cette
schizophrénie dans le comportement d’une bonne partie du camp démocratique
vis-à-vis de l’institution monarchique. On ne peut pas chercher
à restreindre les prérogatives du chef de l’Etat et les
ramener aux normes d’une gouvernance démocratique authentique d’une
part, et continuer d’autre part à reproduire les archaïsmes
qui ont marqué, sous le règne précédent, la relation
entre le monarque et ceux qui étaient appelés ses sujets. J’affirme
que nous n’avancerons pas et nous ne ferons pas avancer la monarchie sur
la voie de la modernité tant qu’il n’y aura pas de rupture
avec le langage, les gestes et autres protocoles désuets du suivisme
et de la soumission. La symbolique est pour moi inséparable du programmatique.
La politique impulsée de façon unilatérale par l’institution
monarchique ne saurait ainsi échapper, à l’instar de toutes
les œuvres humaines, à la critique raisonnée et au débat
sans concession. Mais, pour tordre le bâton à l’envers, je
pense, et sans que nous ayons le sentiment de renier nos convictions et les
combats qui ont été menés dans le passé récent
contre l’arbitraire du régime, qu’il faut admettre en toute
honnêteté ce que l’action royale a permis et peut permettre
comme avancées. Qui pourra nier, par exemple, que le nouveau roi a été
un partenaire sincère et loyal du mouvement démocratique dans
ce qui s’est réalisé récemment concernant les droits
humains, les droits des femmes, la langue et la culture amazighes ? Minimiser
ces avancées au prétexte qu’elles ne vont pas assez loin
revient à verser de l’eau dans le moulin de ceux qui ont intérêt
à présenter le Maroc comme un pays qui régresse plutôt
qu’il n’avance, et qui se préparent, en se basant sur ce
diagnostic fallacieux, à l’entraîner vers le chaos.
J’insiste sur ce sujet car j’estime que le rocher de Sisyphe que
le mouvement démocratique n’arrête pas de soulever est lesté
en bonne partie par le poids de l’échange inégal au sein
de sa relation avec l’institution monarchique. Or, le projet de progrès
et de modernité passe justement par l’établissement d’un
rapport d’égalité basé sur l’objectivité
et le respect de la fonction de chacun des protagonistes de la scène
politique.
Je terminerai maintenant par des enjeux qui me tiennent particulièrement
à cœur, d’autant plus qu’ils ne figurent que de façon
incidente dans les programmes proposés.
- Celui qui fait le plus problème et qui est rarement abordé de
front tourne autour de la question de la laïcité. Je ne vais pas
vous faire ici l’insulte de la définition stricte et des applications
déjà opérantes de cette notion. Ceux qui tentent sournoisement
de la ramener à une attitude d’hostilité vis-à-vis
des religions ou de l’assimiler au credo exclusif de l’athéisme
ne sont que des imposteurs. Mais là où le bât blesse, c’est
quand des démocrates et des hommes de gauche hésitent devant ce
principe fondateur de leur culture humaniste et de leurs convictions émancipatrices
et vont jusqu’à y renoncer en lui substituant des notions voisines
(comme le rationalisme) sous prétexte qu’il peut choquer ou être
mal interprété. Une telle attitude va à l’encontre
du combat d’idées dont ils doivent être en principe le fer
de lance et l’ampute d’un enjeu majeur qui gagnerait à être
clairement énoncé : la séparation ou non, dans l’organisation
de la vie sociale et politique, de ce qui relève du religieux d’une
part, et du temporel d’autre part.
Et, dans le même ordre d’idée, pouvons-nous continuer à
ignorer ou à reporter aux calendes grecques un débat tout aussi
incontournable autour de l’inscription de la religion d’Etat en
tête de la Constitution ? Que l’identité nationale puisse
reposer sur le socle du référent culturel et civilisationnel de
l’islam, voilà qui fait l’unanimité sans conteste.
Mais de là à la réduire à une croyance et une pratique
religieuses monolithiques, c’est ce qui fait problème, donc objet
d’un débat contradictoire.
- L’autre enjeu est celui que la culture doit occuper dans la dynamique
de progrès et de modernité dont nous parlons.
Certains d’entre vous ont peut-être remarqué que je n’ai
pas cessé ces dernières années, à titre personnel,
de sonner l’alarme à ce sujet. Peine perdue ! Pour beaucoup de
nos concitoyens, happés par les soucis quotidiens de la vie, voire de
la survie, la culture est perçue tout au plus comme une cerise sur le
gâteau, hypothétique lui-même. Se basant sur ce ressenti,
nos décideurs se comportent encore comme s’il s’agissait
là d’un chantier de seconde zone, qui s’animera le moment
venu, lorsque les besoins estimés vitaux auront été à
peu près satisfaits. Nos partis, quant à eux, placent souvent
la culture en queue de liste de leurs programmes et ne voient dans sa marginalité
qu’un effet des maigres budgets qui lui sont alloués.
Je vais donc tenter de nouveau ma chance en reprenant quelques-uns des propos
qu’il m’est déjà arrivé d’exprimer.
Dois-je rappeler quelques principes élémentaires en la matière,
qui sont d’ailleurs évoqués ou défendus ici et là
mais rarement mis en pratique ? Le premier part de la conviction que la culture
est bien la pierre de touche du développement humain et que, en conséquence,
sa promotion est une urgence, au même titre, sinon davantage, que les
urgences économiques et sociales. Encore faut-il qu’il y ait un
projet animé par une vision qui place l’être humain au centre
de ses préoccupations et œuvre à l’épanouissement
de toutes ses facultés. La démocratie, revendiquée dans
ses principes universels et ses modalités concrètes de réalisation,
a peu de chances de s’instaurer s’il n’y a pas de démocrates,
à savoir des citoyens libres et responsables, suffisamment armés
moralement et intellectuellement pour ne pas être manipulés par
le premier démagogue venu, pour défendre aussi leurs droits et
s’acquitter de leurs devoirs, ayant eu accès aux connaissances
indispensables qui forgent la rationalité, l’esprit critique, pouvant
de ce fait transmettre à leurs enfants autre chose que le conformisme,
le fatalisme, les préjugés et les superstitions.
Or ce type de citoyen se construit dans un processus qui peut prendre des générations.
En avons-nous le désir ? la volonté ? Si c’est le cas, quels
moyens, quelles mesures envisageons-nous pour ouvrir sans tarder cet immense
chantier de la culture, désaffecté depuis l’indépendance
? Pour paraphraser le poète Ahmed Bouanani, je dirai qu’après
avoir bâti dans le sable, puis dans la pierre, le temps est venu où
l’on doit « penser sérieusement à bâtir dans
l’homme ».
Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution copernicienne
à opérer dans notre vision de la société qui reste
à construire, avec non pas une inversion des priorités, mais un
sens aigu de leur interaction et du rôle déterminant de chacune
d’elles, selon les étapes à franchir et les défis
à relever.
- L’autre révolution copernicienne que j’ai gardée
pour la fin nous permettra d’ouvrir les fenêtres de la Maison marocaine
pour respirer l’air de la grande mutation philosophique et politique qui
se dessine à travers le monde, au regard des menaces, établies
maintenant scientifiquement, qui pèsent sur l’avenir de notre planète,
et donc de l’espèce humaine.
Une telle préoccupation reste marginale chez nous, comme si le Maroc
vivait hors de l’espace et du temps et que ces menaces n’étaient
que spéculations propres aux sociétés de l’hyperproduction
industrielle et de la surabondance, quand nos problèmes, eux, sont liés
à la satisfaction des besoins vitaux, notamment ceux du tube digestif.
Et la question ne se limite pas à cet aspect trivial. Elle recoupe une
autre schizophrénie que nous vivons et qui nous fait penser tantôt
que le Maroc est le plus beau pays du monde, tantôt qu’il est un
enfer d’où il faut s’échapper à tout prix.
Toujours est-il que nous n’arrivons pas à concevoir notre pays
comme faisant partie d’un tout, à l’appréhender comme
un objet de pensée, démarche préalable à l’ambition
de penser le monde dans sa globalité, sans complexe aucun.
Voilà une ambition qui nous manque et nous condamne au mimétisme
et à la dépendance d’un côté, et de l’autre
aux œillères et aux frustrations.
C’est ce qui me fait dire que le grand tournant auquel la pensée
politique est appelée, ailleurs comme ici, est celui de la conscience
écologique. Je vous fais grâce de l’argumentaire solidement
établi en la matière par les défenseurs de cette nouvelle
conscience, encore qu’il ait besoin d’être mis à la
portée de tous et de faire l’objet du débat le plus large.
Mais, pour m’en tenir au cas de notre pays, je crois que nous ne pouvons
plus continuer à faire semblant de ne pas savoir. Les risques majeurs
qu’encourt la planète sur laquelle vivent aussi nos populations
doivent nous amener à repenser radicalement notre modèle de développement
et de croissance car, lorsqu’on connaît les causes de l’aggravation
de l’effet de serre et du réchauffement climatique, on ne peut
plus se contenter de stigmatiser les grands pollueurs en fermant les yeux sur
les petits. L’une des leçons à tirer d’ailleurs de
la responsabilité de ces grands pollueurs dans la catastrophe qui nous
pend au nez serait justement de cesser de vouloir nous aligner sur leur modèle
effréné de croissance. Mais, même là, on voit bien
qu’ils n’ont pas attendu cette remise en cause de notre part pour
réfléchir et agir autrement, et de nouveau commencer à
donner l’exemple ici ou là.
Et, pour ne pas sombrer dans l’alarmisme, je pense que le péril
qui nous menace peut nous ouvrir les yeux sur un projet de société
plus proche encore de nos espérances, et surtout de nos moyens. Fondé
sur l’engagement citoyen, l’esprit de solidarité, l’équité,
la recherche et l’invention, l’auto-développement et le recours
prioritaire aux ressources qui sont à notre disposition, et tout cela
dans un rapport d’alliance et non de prédation avec les éléments
de notre environnement, il promet de nous faire rattraper une bonne part du
retard historique que nous avons accumulé et de nous engager dans une
voie inattendue mais sûre du progrès matériel à dimension
humaine, mais plus encore de l’élévation morale.
Je ne chercherai, pour conclure, d’autre musc que cette note d’espoir
car je ne mange pas de ce pain amer que distribuent à profusion les marchands
de désespoir.
La Maison marocaine a beaucoup souffert, au cours des dernières décennies,
du mépris et de l’aveuglement de ses gouvernants, de l’orgueil
mal placé et des déchirements de ses serviteurs les plus dévoués.
Et maintenant, voici que d’aucuns voudraient la réduire à
un musée vide de tout ce qui a permis qu’elle soit hospitalière,
fière de sa diversité, ouverte sur les jardins exubérants
de la vie, sur le fleuve impétueux du renouvellement du monde.
Aujourd’hui, il nous appartient ensemble de nous remettre résolument
à tous les métiers de la construction si nous voulons sauvegarder
cette Maison, en étayer les bases humanistes pour qu’elle se redresse
fièrement parmi les nations comme un espace de liberté, de tolérance,
de paix, et gagne en prospérité pour accueillir dignement les
générations futures.
Abdellatif
Laâbi
Conférence introductive
à l’Université de printemps
de l’association Alternatives.
Marrakech, 22-25 mars 2007
(Pour un institut de la mémoire contemporaine au Maroc)
Depuis
quelques années, la question de la mémoire, considérée
à la fois comme un devoir et un droit, s’est posée de façon
insistante sur la scène nationale. Mais, jusqu’à maintenant,
la seule avancée que nous ayons enregistrée concerne une période
du passé récent entachée, comme on le sait, par des violations
graves des droits humains. L’avenir nous dira d’ailleurs si la dynamique
enclenchée par l’Instance équité et réconciliation
ira jusqu’à son terme logique en établissant toute la vérité
sur les années de plomb, en précisant les responsabilités
et en amenant l’Etat à faire, solennellement, amende honorable.
C’est à ce prix que l’on pourra enfin tourner la page pour
s’atteler en confiance aux tâches de la construction démocratique
et à l’ancrage de l’Etat de droit.
Le rappel de cet épisode de la reconquête de notre mémoire
me permet d’indiquer un chantier autrement plus vaste qui tarde à
s’ouvrir et que les Marocains aspirent à mieux connaître.
L’histoire du pays, dans ses diverses manifestations (sociales, politiques,
culturelles, etc.), n’est-elle pas encore un domaine en friche ? Loin
de moi l’idée de minimiser ce que nos historiens et nos chercheurs
scientifiques ont déjà entrepris, mais force est de constater
que les résultats de leurs investigations restent en grande partie confinés
au cercle des initiés et, au mieux, dans l’enceinte universitaire.
Faute d’une politique adéquate d’édition, de diffusion
et de communication, ils parviennent rarement à la connaissance de l’opinion
pour devenir l’un des objets du débat public. Quand on pense par
ailleurs au déficit en matière de ces relais de la mémoire
que sont les musées (et à l’état d’abandon
où se trouve le peu qui en existe) ou, pire, à la gabegie dont
souffre l’administration des archives dans tous les domaines, on peut
parler d’un mur qui s’oppose obstinément à notre besoin
d’accéder librement à notre histoire pour en renouveler
la lecture.
Ainsi, du particulier (les années de plomb) au général
(l’histoire dans sa globalité), les Marocains restent sur leur
soif. Ils n’ont pas d’idée précise sur ce qu’ils
vont léguer aux générations futures, et c’est là
peut-être une des causes de l’incertitude politique que nous vivons
en ce moment.
Ce constat m’était nécessaire pour attirer l’attention
sur un domaine particulier où l’amnésie risque de gagner
si la prise de conscience fait défaut et que des mesures urgentes ne
sont pas prises : celui de la mémoire culturelle contemporaine. Ici,
un bref rappel historique s’impose. Après une période d’hibernation
de plusieurs siècles, la scène intellectuelle et culturelle au
Maroc ne s’est réellement animée qu’aux abords du
siècle précédent. Le choc colonial y a été
pour beaucoup, et le combat qui a suivi pour l’émancipation nationale
en a été le facteur déterminant. Avec l’indépendance,
on assistera aux prémices d’un mouvement qui va impulser la recherche
en sciences humaines et sociales et secouer le poids de la tradition et du mimétisme
en matière littéraire et artistique. Au cours des décennies
suivantes, les artisans de la pensée et de la culture marocaines vivantes,
telles qu’elles sont constituées aujourd’hui, vont inscrire
ce mouvement, de façon irréversible, dans l’aventure de
la modernité. Inutile de rappeler ici comment cette expérience
fondatrice a été combattue et marginalisée par un système
archaïque qui ne pouvait pas en tolérer la charge de subversion.
Or, malgré ces aléas, et si la dynamique démocratique actuelle
se confirme, il paraît logique que l’une des matières intellectuelles
et culturelles dont vont se nourrir les prochaines générations
soit justement celle que les artisans du renouvellement de notre culture sont
en train de nous léguer. Est-ce rêver que de croire qu’à
l’avenir une partie substantielle de nos programmes scolaires et universitaires
sera puisée, à l’instar de ce qui se passe normalement ailleurs,
dans les œuvres de nos penseurs et créateurs, permettant ainsi à
nos descendants, et par le biais d’un imaginaire qui leur est proche,
d’accéder aux connaissances, nourrir leur réflexion, découvrir
les réalités de la condition humaine, former et affiner leur goût
et s’imprégner des valeurs humanistes ? Hélas, rien n’indique
que nous prenons ce chemin, car la dimension civilisationnelle n’est tout
au plus qu’anecdotique dans le projet de société en cours
de débat. Il ne viendrait pas à l’idée des politiques,
des économistes et autres stratèges qui monopolisent la parole
que la culture pourrait être une priorité, un enjeu majeur du développement
humain tant vanté de nos jours. Mais ne jetons pas la pierre à
ceux-ci exclusivement, car le mal est plus profond. Tout donne à penser
qu’au Maroc la culture ne fait pas partie de nos besoins essentiels. Notre
société, et dans ses composantes les plus variées, donne
l’impression de pouvoir s’en passer sans grand dommage pour les
autres aspirations qui la mobilisent. Le statut de la culture reste donc incertain.
Aussi la fonction de l’intellectuel et du créateur est-elle virtuelle.
Elle n’est évoquée le plus souvent que dans les débats
fortement idéologisés où les intellectuels sont mis tantôt
au banc des accusés, tantôt sur un piédestal. Et dans l’hypothèse
la plus favorable, celle où des milieux restreints leur reconnaissent
quelque valeur ou un rôle à jouer, cela a peu d’incidence
sur une réelle circulation de leurs œuvres, sur l’appréciation
de celles-ci et des débats qu’elles sont en mesure de susciter.
Dans ces conditions, les écrivains, artistes, penseurs doivent assumer
ce qu’il faut bien appeler un exil intérieur. Ils ont le sentiment
de vivre dans un temps et un espace décalés d’où
ils s’adressent à des interlocuteurs hypothétiques. Plus
dramatique, si leur parole n’a pas d’écho maintenant, rien
ne garantit qu’elle en aura à l’avenir. Encore que les vivants
parmi eux peuvent agir et se battre pour être un peu plus audibles. Mais
qu’en est-il des morts ? Depuis l’indépendance, la liste
de ceux qui nous ont quittés est impressionnante (Abdallah Rajiî,
Mohammed Reggab, Jilali Gharbaoui, Mohammed Aziz Lahbabi, Abbès Saladi,
Mohammed Zafzaf, Mohammed Kacimi, Mohammed Choukri, Ahmed Sefrioui, pour n’en
citer que quelques-uns). Chacun d’eux a laissé des manuscrits,
des inédits, des archives personnelles, des témoignages divers
de ses activités qu’aucune institution digne de ce nom n’a
eu à cœur de recueillir, de préserver et de mettre à
la disposition des chercheurs. Des pans entiers de notre mémoire culturelle
sont ainsi à l’abandon et risquent à terme de disparaître.
Ce danger guette à l’évidence aussi les vivants, qui sont
dans la même incertitude quant au devenir de ce qu’ils vont léguer
après eux.
En tirant la sonnette d’alarme, je me garderai de verser dans le catastrophisme
car je pense qu’il est encore temps de se reprendre. Comme nous avons
commencé à le faire pour des dossiers tout aussi ardus (condition
féminine, droits de l’homme, revendication amazighe), la question
de la mémoire culturelle pourra être affrontée avec courage
si nous parvenons à prendre conscience et à nous convaincre de
la place éminente que la culture doit occuper dans le projet d’une
nouvelle société à laquelle nous aspirons.
Mon souhait le plus cher (et cela fait des années que je l’exprime)
est donc de voir un grand débat national s’ouvrir sur ces questions.
En attendant, rien n’empêche de parer au plus pressé. Pour
m’en tenir à la sauvegarde de notre mémoire culturelle contemporaine,
je pense que la solution concrète est à notre portée. Nous
avons l’exemple de nombreux pays où des initiatives publiques et
privées ont permis de mettre en place les rouages d’un cadre institutionnel
assurant cette sauvegarde. Nous pourrions nous en inspirer et les adapter à
nos propres besoins. Si j’en juge d’après ce que je connais
de ces initiatives, les moyens qui ont permis de les concrétiser sont
relativement modestes. Pour le savoir-faire, nous avons suffisamment de compétences
pouvant être orientées en vue de l’acquérir. Mais,
bien entendu, la clé du problème reste la volonté politique.
Alors, à quand un Institut de la mémoire culturelle contemporaine
au Maroc ? Un organisme qui pourrait être un premier jalon sur le chemin
de la reconquête de notre histoire, de sa relecture et de sa transmission
aux générations futures. Car, au-delà de la reconnaissance
que la nation pourra ainsi manifester à l’égard des femmes
et des hommes qui ont forgé sa culture, elle donnera ainsi le signe d’un
choix de civilisation célébrant la raison et les valeurs humanistes.
Tel un champ en déshérence, la culture !
Si
l’on
s’accorde en général à considérer que le Maroc
a connu récemment des avancées sur le chemin de l’option
démocratique et de la configuration d’un nouveau projet de société,
force est de constater que le chantier de la culture reste en grande partie
à l’écart de cette dynamique. Pour tout observateur averti
de l’histoire contemporaine de notre pays, il y a là un réel
paradoxe. Car, si l’on se réfère aux deux premières
décennies d’après l’indépendance, on découvre
que, à l’inverse, c’est le pôle de la pensée
et de la création culturelle qui a connu une vitalité exceptionnelle
ayant permis d’accomplir la tâche impérieuse de décolonisation
des esprits, d’affirmer notre pluralisme culturel et de faire accéder
nos différents moyens d’expression artistique au statut de la modernité.
Le défi ainsi relevé était d’autant plus louable
que la situation politique de l’époque se trouvait plombée.
L’intellectuel devait prendre des risques et ne pouvait compter que sur
lui-même. Aujourd’hui, alors que la donne a changé, notamment
au niveau des libertés et même des moyens alloués à
l’exercice de diverses activités à caractère culturel
(les festivals, notamment), nous nous trouvons au creux de la vague. Le champ
de la culture est en déshérence et accuse manifestement un retard
eu égard à la vitalité et à l’ampleur des
débats qui agitent la sphère politique. Ces débats, suscités
par de nouveaux acteurs de la société civile, trouvant écho
dans les médias et relayés de façon plus active par la
presse indépendante, contribuent à un décollage de la pensée
politique et à l’émergence d’une conscience citoyenne.
Notons, et c’est là où le bât blesse, que la dimension
culturelle en est presque absente. Vue de l’intérieur, la création
culturelle se révèle, quant à elle, éclatée
et compartimentée. Peu épaulée par les instances étatiques
(à l’exception de la production cinématographique), ne disposant
pas de tribunes adéquates pour défendre et illustrer ses propres
messages, de circuits efficaces de diffusion et de promotion de ses réalisations,
elle semble ne plus jouer de rôle que dans l’arrière-scène.
Même la presse indépendante, saluée plus haut pour ses mérites,
ne lui accorde qu’une place subsidiaire et n’en rend compte que
brièvement, dans les dernières pages, souvent après les
sports.
Pour moi, ce constat amer a valeur de cri d’alarme. Et pour une fois je
ne vais pas incriminer exclusivement nos gouvernants, qui portent à l’évidence
une lourde responsabilité dans l’enlisement actuel. C’est
qu’ils traînent derrière eux le boulet d’un héritage
où l’élan de la pensée et de la création libres,
perçues comme subversives, s’est heurté en permanence à
l’hostilité déclarée, au mépris et à
la volonté d’encerclement de la part d’un pouvoir hanté
par l’asservissement des consciences. À l’heure de l’ouverture
proclamée, la rupture avec cette mentalité d’un autre âge
et le traitement de ses méfaits nécessite un courage intellectuel
et politique qui tarde à venir. Si nous ne souffrons plus des contraintes
et de la violence d’antan, nous vivons comme une traversée du désert,
sans guide ni boussole. En dehors des mesurettes et des replâtrages, aucun
cap d’envergure n’est entrevu. Le pire est que cela ne dérange
pas grand monde, en dehors de quelques concernés au premier chef (les
créateurs). À propos de ces derniers, justement, et au-delà
de la litanie des récriminations de beaucoup d’entre eux, n’est-il
pas légitime de s’interroger sur leur part de responsabilité
dans cette marginalisation de la culture, due cette fois-ci au découragement,
à l’inertie, voire à la démission, sans parler de
l’affairisme qui commence à gagner le milieu ? Le temps de la culture
considérée comme pôle de résistance intellectuelle
semble révolu. On pouvait espérer au moins voir émerger,
dans la phase actuelle, un pôle d’une autre nature, jouant un rôle
d’alerte, de vigilance éthique, et de force de proposition. La
tâche aurait été plus qu’honorable. Des luttes qui
se sont déroulées au cours des deux dernières décennies
aurait pu servir d’exemple. Les mouvements féministe et amazigh
ont bien réussi, eux, à mettre au centre du débat national
leur cause et leurs revendications, avec les résultats heureux que l’on
sait. Il semble donc que ni de la part des « décideurs »
ni de celle des « acteurs » l’on soit en mesure d’impulser
la dynamique qui placera la dimension culturelle au cœur du projet démocratique.
Dois-je rappeler quelques principes élémentaires en la matière
qui sont d’ailleurs évoqués ou défendus ici et là
mais rarement mis en pratique ? Le premier, et le plus important à mes
yeux, part de la conviction que la culture est bien la pierre de touche du développement
humain et que, en conséquence, sa promotion est une urgence au même
titre, sinon davantage, que les urgences économiques et sociales. Encore
faut-il qu’il y ait un projet animé par une vision qui place l’être
humain au centre de ses préoccupations et œuvre à l’épanouissement
de toutes ses facultés. La démocratie, revendiquée dans
ses principes universels et ses modalités concrètes de réalisation,
a peu de chances de s’instaurer s’il n’y a pas de démocrates,
à savoir des citoyens libres et responsables, suffisamment armés
moralement et intellectuellement pour ne pas être manipulés par
le premier démagogue venu, pour défendre, aussi, leurs droits
et s’acquitter de leurs devoirs, ayant eu accès aux connaissances
indispensables qui forgent la rationalité, l’esprit critique, pouvant
de ce fait transmettre à leurs enfants autre chose que le conformisme,
le fatalisme, les préjugés et les superstitions. Ce type de citoyen
n’est pas une vue de l’esprit. Dans le passé récent,
il a pu émerger à la force du poignet, au sein d’une minorité,
dans les combats douloureux contre l’arbitraire et l’oppression.
Dans le contexte actuel, il acquiert une certaine visibilité. Sa parole
et son action, même si elles ne bouleversent pas les grands équilibres,
commencent à avoir de l’impact sur le terrain. Mais il fait toujours
partie d’une frange de la société tenue à l’écart,
par le pouvoir comme par les instances partisanes. Et c’est là
un des facteurs qui expliquent l’état d’apesanteur politique
où nous nous trouvons aujourd’hui. Sans amoindrir les acquis récents,
nous commençons à souffrir d’un passage à vide où
les pétitions de principe formulées ces dernières années
se heurtent à l’indécision, aux réflexes passéistes
et au flou des perspectives. L’impasse n’est donc pas loin. Or le
type de citoyen dont je parle se construit dans un processus qui peut prendre
des générations. En avons-nous le désir ? la volonté
? Si c’est le cas, quels moyens, quelles mesures envisageons-nous pour
ouvrir sans tarder cet immense chantier de la culture, désaffecté
depuis l’indépendance du pays ? Sous le règne précédent,
on a fait planer sur lui la malédiction et on l’a enserré
de barbelés. Sous le nouveau, on se contente d’ouvrir quelques
brèches dans la clôture pour entreprendre des travaux de bricolage.
Pour paraphraser le poète Ahmed Bouanani, je dirai qu’après
avoir bâti dans le sable, puis dans la pierre, le temps est venu où
l’on doit « penser sérieusement à bâtir dans
l’homme ». Car la misère intellectuelle et morale peut faire
autant de ravages que la misère matérielle. L’exemple de
maints pays et nations qui ont connu la dynamique du progrès nous apprend
que, parmi toutes les ressources qui les ont propulsés hors de l’arriération,
la plus précieuse est la ressource humaine dont on a reconnu au préalable
la qualité et la pleine dignité, pour l’épanouissement
de laquelle on a décidé de mobiliser toutes les autres ressources.
Il s’agit ni plus ni moins d’une révolution copernicienne
à opérer dans notre vision de la société qui reste
à construire, avec non pas une inversion des priorités, mais un
sens aigu de leur interaction et du rôle déterminant de chacune
d’elles selon les étapes à franchir et les défis
à relever.
Mon propos n’est pas d’expliciter ici les termes d’une telle
révolution et le train de mesures concrètes qui en découlerait
en faveur des grands chantiers qu’un vrai décollage culturel du
pays exige. Pour l’instant, je voudrais que ce cri d’alarme fondé
sur mon propre constat soit entendu comme un appel à la résurrection
du débat sur la question culturelle. Car, dois-je le préciser,
c’est le combat démocratique dans son ensemble qui le nécessite,
urgemment. Il y gagnera, j’en suis convaincu, un second souffle, ou l’âme
qu’il est en train de perdre. Pour dépasser le simple souhait,
je pense enfin que le temps est venu d’une grande initiative citoyenne
qui se donnerait pour objectif la tenue de ce qui s’appelle communément
des états généraux de la culture. L’enjeu est de
taille car, cinquante ans après l’émancipation du joug colonial,
les bases humanistes de la Maison marocaine ont besoin d’être sérieusement
étayées si nous voulons vraiment la réaménager et
en faire un espace de liberté et de créativité ouvert sur
le monde, un lieu d’épanouissement et un havre de paix et de bonheur
pour nos générations futures.
Abdellatif Laâbi, Créteil, janvier 2006
Trois ans au service du cinéma marocain
Ma mission à la tête de la Commission de l’avance sur recettes a pris fin en novembre dernier, à l’issue de la troisième session de l’année 2005. Tout en souhaitant bonne chance à la nouvelle commission qui prendra la relève, je crois que le moment est venu pour moi de sortir d’une réserve obligée et d’établir un premier bilan de cette expérience. Je remercie, pour commencer, les responsables du CCM, du Ministère de tutelle et les professionnels du secteur qui m’ont sollicité pour cette responsabilité et m’ont fait confiance tout au long de la durée de mon mandat. Grâce à eux, j’ai pu m’acquitter sereinement de ma tâche avec l’esprit d’indépendance que j’ai défendu dans tous mes engagements. Je tiens à ce que l’opinion sache que jamais ces instances n’ont interféré dans les débats de la commission, a fortiori dans ses choix et ses décisions. Lorsqu’on connaît les mœurs qui prévalent dans bien des domaines de notre vie publique, la preuve est ainsi faite qu’une autre mentalité et une autre pratique sont possibles. L’expérience que j’ai connue a donc pour moi valeur d’exemplarité. Je remercie ensuite les membres de la commission avec lesquels j’ai vécu ce qu’il faut bien appeler une belle aventure. Voilà, contrairement à l’idée reçue, des femmes et des hommes dont le souci constant a été de servir avec abnégation et amour la cause pour laquelle ils ont été appelés et qui ont honoré de bout en bout les bonnes règles du débat et de la décision démocratiques. Au-delà des qualités humaines, fort appréciables au sein d’un collectif, j’ai découvert chez eux une vraie connaissance du terrain, de réelles compétences et une agréable ouverture de l’esprit. Nous avons vécu ensemble de multiples joies, et parfois des peines quand certaines de nos décisions ont provoqué des réactions épidermiques, que nous avons préféré, sûrs de notre bon droit, ne pas commenter. Maintenant, je crois pouvoir dire au nom de tous que nous avons le sentiment du devoir bien accompli et la conviction que notre travail aura servi à instaurer une éthique de la responsabilité qui, gageons-le, ne sera pas sans lendemain. Faut-il indiquer, par ailleurs, que nous avons eu la bonne fortune d’accompagner le cinéma marocain à un tournant de son évolution marqué par un bond assez spectaculaire des productions, un renouvellement esthétique et une plus grande diversité des genres, autant de facteurs qui commencent à assurer son audience à l’intérieur du pays et sa visibilité à l’étranger ? En captant cette nouvelle donne, nous avons eu à cœur d’en consolider les bases et d’en élargir les voies de recherche. Nous avons ainsi entouré d’une attention particulière les projets qui sortaient des sentiers battus, surtout quand ils émanaient de jeunes et de femmes cinéastes. Nous avons œuvré sans préjugés idéologiques ou esthétiques pour un panorama de création où tous les genres, les thèmes et les formes d’écriture puissent être représentés. Tout en respectant les opinions et la liberté des créateurs, nous avons exercé notre vigilance face au moindre discours susceptible d’induire l’intolérance, l’obscurantisme et le sexisme. Certes, le résultat ne peut pas être jugé concrètement aujourd’hui. Si l’on sait qu’en trois ans plus de vingt longs-métrages ont bénéficié de l’aide et que, pour le moment, seule une poignée de ces films sont passés sur nos écrans, il faudra attendre encore quelques années pour voir les autres réalisés et se faire enfin une idée objective de la mission accomplie. Mais j’ai bon espoir personnellement. Entre-temps, j’ai juste envie de dire combien cette expérience m’a enrichi et a renforcé en moi l’optimisme de la volonté que je ne cesse de défendre dans notre pays à l’encontre des propagateurs de fatalité et des marchands de désespoir. J’aimerais que nos concitoyens méditent ce que nombre de nos cinéastes talentueux nous apportent par ces temps de discours stériles, de désarroi et de périls. Grâce à eux, c’est un autre Maroc qui nous est donné à voir et à entendre. Un Maroc qui s’attaque résolument à ses plaies, use des libertés reconquises, brise les tabous, dénonce les injustices, réinstaure les femmes dans leur dignité, assume son pluralisme culturel, intègre la modernité à son projet d’avenir et adresse au monde, sans complexe, son propre message humaniste. Le fait de m’être mis, au cours des dernières années, au service d’un art qui contribue à ces avancées a été pour moi un devoir naturel, un plaisir intellectuel et un honneur.
Abdellatif Laâbi, janvier 2006
Intervention à la biennale internationale de poésie de Liège (4-7 septembre 2005)
Permettez
au président éphémère que je suis de défendre
sa réputation en ruant un peu dans les brancards, ne serait-ce que l’espace
d’une introduction. Je dois vous avouer, sans grande honte, que les discours
sur la poésie m’ennuient. Et les liens que j’ai avec nombre
de poètes me portent à croire que cette « indisposition
d’esprit » est assez partagée. Mais, comme nous sommes en
principe des gens bien élevés, nous n’en laissons rien transparaître.
La bienséance nous intime l’acceptation d’un protocole et
de conventions bien établis, et depuis fort longtemps, dans la plupart
des rencontres de poètes à travers le monde.
J’espère que vous n’entendrez pas malice à ces propos
au moment où, devant traiter d’un sujet auréolé de
l’habituelle gravité, j’essaie de ne pas me départir
de cette légèreté de l’être qui fait que les
mots, au lieu de représenter pour nous des fardeaux, deviennent des ailes
providentielles assurant l’envol libre de la pensée. Louis Aragon,
curieusement remisé de nos jours, disait :
Je peux me consumer de tout l’enfer du monde
Jamais je ne perdrai cet émerveillement
Du langage (in Les Poètes)
J’affirme, pour ma part, que seuls les poèmes me procurent un tel
émerveillement, rarement les discours sur la poésie, fussent-ils
les plus perspicaces. La question n’est pas nouvelle, me direz-vous, et
le débat autour d’elle n’est pas près d’être
clos. Mon intention, rassurez-vous, n’est pas de la réintroduire
par la porte de service. Disons que mon insistance relève d’un
certain masochisme, car elle exprime la réelle difficulté de l’exercice
pour quelqu’un comme moi qui s’est permis d’écrire
un jour : « Quand un poète parle en dehors de sa poésie,
ne commet-il pas une infidélité ? »
Je suis donc obligé d’être infidèle aujourd’hui,
et en agora, avec en sus le risque de ne retenir de votre attention que la part
due à la courtoisie.
Au fait, au fait ! crieront déjà les impatients. Voilà
qui m’oblige à me jeter à l’eau, ou plutôt dans
les flammes, avec l’idée arrêtée de ne pas m’y
attarder, on le comprendra aisément.
Et, pour tordre immédiatement le bâton à l’envers,
je voudrais rendre hommage aux amis qui ont élaboré pour nous
la thématique de la présente biennale. Un sujet aussi dérangeant
nous éloigne à coup sûr de l’unanimisme soporifique
qu’il nous est arrivé de subir dans certaines rencontres. Comme
si la poésie devait ou pouvait viser un quelconque consensus. Absurde
! L’art qui est le nôtre n’est et ne restera vivant, agissant,
que par la diversité infinie des expériences humaines, des sensibilités
et des visions, employées chacune dans une quête singulière
même quand elles participent toutes d’une commune aventure. Mais,
si les voies de la poésie sont multiples et autant légitimes les
unes que les autres, car relevant de la liberté de chacun, elles n’en
sont pas moins déterminées par des choix éthiques et esthétiques
que l’on peut ou non partager. Il ne s’agit point de juger, encore
moins de stigmatiser tel ou tel positionnement, il s’agit du droit de
marquer sa différence et de la défendre le cas échéant
contre les gestionnaires plus ou moins attitrés de la chose poétique
qui, eux, ne s’embarrassent pas du droit et de la liberté des autres
quand ils décrètent ce qu’est la nature de la poésie
et lui fixent des missions exclusives, jugées nobles par rapport à
d’autres ravalées au rang de l’anecdotique et du prosaïque.
Dois-je rappeler qu’après tout la littérature n’est
pas le domaine privilégié de la vertu ? C’est un champ presque
comme les autres, où les contradictions et les passions humaines battent
leur plein, avec leur cortège d’intérêts, d’enjeux
de pouvoir et de séduction, d’amour et de haine, de jalousie et
de complicité, de bonté et de bassesse, de vérité
et d’erreur, de volonté de puissance et de don magnifique de soi.
Et dans ce vaste théâtre de la conscience humaine, je ne dis pas
que le poète doive camper le rôle du juste, qui n’est pas
nécessairement à sa portée, ou celui du justicier, qui
n’est pas réellement en son pouvoir. Pour autant, les tâches
qu’il est en mesure d’honorer sont loin d’être dérisoires,
la première, éminemment pratique et conditionnant toutes les autres,
étant celle qui consiste, par un labeur inlassable, à tailler
sa propre langue dans le corps et l’esprit d’une langue imposée
ou choisie. L’apport déterminant du poète en particulier
à la poésie en général et à l’audience
de celle-ci est d’abord cet avènement d’un usage de la langue
inédit et en même temps coulant comme de source. Sans cette alchimie
préalable, la poésie n’est pas audible et subit immanquablement
le sort de tant de denrées périssables. Avec cet atout, elle acquiert
par contre la force d’un élément naturel à même
de frapper les esprits, libérer les émotions, raviver la mémoire,
féconder l’imaginaire et mobiliser les consciences. C’est
à partir de là, et de là seulement, que la question de
la responsabilité en poésie se pose concrètement.
Le terme de responsabilité peut choquer les âmes sensibles. D’autres,
plus retorses, y flaireront par association d’idées un relent du
concept, à leurs yeux largement suranné, d’engagement. Mais
nous n’allons pas tomber encore une fois dans ce piège. Foin des
jeux de mots pour midinettes ! Quoi qu’il en soit, je pense qu’il
est grand temps d’oser reparler de poésie en termes d’éthique
et d’en dérouler quelques principes simples, l’un d’eux,
presque tombé en désuétude, étant le devoir d’insoumission
aux doxas d’hier et d’aujourd’hui, y compris celles qui auraient
tendance à s’établir en poésie.
Je ne voudrais pas outrepasser mon rôle en étalant l’éventail
de ces principes. Il me suffit de dire qu’ils nous indiquent à
la fois les chemins et les tranchées d’un combat que d’autres
avant nous ont honoré et qui nous échoit à notre tour avant
que nous en léguions le témoin à ceux qui viendront après
nous.
Au-delà des enjeux si familiers pour nous d’un tel combat, j’aimerais
maintenant vous faire part d’un sentiment que le thème de notre
rencontre n’a pas manqué de raviver en moi. Si la dignité
insigne de la poésie réside dans la longue tradition de résistance
qu’elle a opposée aux multiples visages de la barbarie, il arrive
au poète, pris en particulier, d’éprouver une étrange
culpabilité alors qu’il est innocent des abominations perpétrées
et qu’il n’a pas hésité à se dresser corps
et âme contre elles. Dans cette logique, écrire revient à
se soumettre à l’ordalie, une ordalie profane où il n’attend
de jugement que de sa propre conscience mais où l’angoisse perdure
tant que le jugement n’est pas rendu. Ce faisant, une autre question le
taraude : à quoi bon brûler, rédiger son propre réquisitoire
et attendre la peur au ventre la sentence si la justice dans l’absolu
n’est pas de ce monde et que la fenêtre de l’espérance
demeure hors de portée ? Ce que je décris là ne diffère
en rien d’une quête de la rédemption, à cette différence
près qu’elle n’a de sens que si elle s’accomplit au
bénéfice de l’humanité entière. Et tant que
le poète revendiquera son identité humaine, son salut restera
hypothétique aussi longtemps qu’un grand nombre de ses semblables
continueront à mutiler la vie et que des pans entiers de l’humanité
resteront plongés dans l’enfer de l’oppression et des misères
d’ici-bas, se demandant avec le poète palestinien Mourid Al-Barghouti
: « O Dieu, y a-t-il une vie avant la mort ? »
Le dilemme est là, touchant à l’essence d’une tragédie
grecque, traduisant la plus haute exigence intellectuelle et spirituelle, manifestant
le seul honneur que la poésie nous fait miroiter, celui d’être
des veilleurs de la condition humaine, vigilants, inquiets, doués du
sens du partage, de la compassion et de l’émerveillement face au
miracle de la vie.
A ce dilemme, on peut se dérober en faisant plus ou moins abstraction
du bruit et de la fureur du monde, en répétant sans s’en
rendre compte les antiennes de l’industrie du mensonge, en cultivant son
jardin, en relisant ses classiques, et je ne sais quoi encore. Il demeure et
persiste, consubstantiel à la raison d’être de la poésie,
son continent humain, trop humain, ses urgences et sa mission éternelle,
disons-le avec assurance.
Un dernier mot. Vous aurez remarqué que j’ai tourné autant
que j’ai pu autour du feu avant de m’y plonger sans crier gare jusqu’au
dernier cercle. Les mots qui brûlent m’ont appris ce qu’il
faut bien appeler une vertu : la discrétion sur soi. Sachons laisser
à nos poèmes le soin de se charger de nos exubérances,
cris, larmes, fureurs, joies, fascinations, folies, sarcasmes, pulsions vitales
et procès en tous genres de nous-mêmes comme du monde. Seuls nos
poèmes sont capables de parler de nous avec justesse et loyauté.
Ainsi, la boucle est bouclée. Mon infidélité aura été
de courte durée. Et je me retire en murmurant de nouveau les vers de
l’auteur du Fou d’Elsa :
Je peux me consumer de tout l’enfer du monde
Jamais je ne perdrai cet émerveillement
Du langage.
Une prise de position sur la question et sur l'actualité politique au Maroc
Oui, c’est bien un cri d’alarme que je voudrais lancer ici. Le
Maroc est actuellement entraîné, du fait de la question du Sahara,
dans une dérive dont on ne mesure pas assez l’effet d’ébranlement
qu’elle peut avoir sur nos acquis de ces cinq dernières années.
Sans verser dans la thèse facile du complot, des questions de bon sens
s’imposent : Qui a intérêt à une déstabilisation
dont la menace se profile à l’horizon ? À qui profitera
le chaos qui pourrait en résulter ? Les réponses qui viennent
automatiquement à l’esprit, dictées par un réflexe
pavlovien, désigneront les ennemis extérieurs, le front intérieur
étant, lui, par définition, solide comme du béton et
ses acteurs au-dessus de tout soupçon. Or il faudrait être naïf
pour ne pas voir que ce sont les nostalgiques de l’ancien régime
qui se frottent déjà les mains. Le boulet que le régime
précédent avait attaché au pied de son successeur s’avère
être une bombe à retardement qui fragilise l’élan
réformateur actuel et en brouille le message. La situation est donc
propice à un retour en arrière, avec comme détonateurs
d’une part les tensions sociales et politiques internes que nous ne
connaissons que trop, et d’autre part l’enlisement où nous
nous trouvons concernant l’affaire du Sahara. Que ce retour se fasse
dans l’engrenage de la violence et, pourquoi pas, à la faveur
d’un conflit armé avec l’Algérie n’est pas
pour déplaire à ces apprentis sorciers. N’ont-ils pas
participé par le passé à la politique de la terre brûlée
et usé des mêmes méthodes que le régime militaire
voisin pour martyriser notre peuple et confisquer le projet démocratique
né avec l’indépendance du pays ? Ils sont, à n’en
pas douter, les complices objectifs d’un scénario catastrophe
qu’il nous faut envisager avec lucidité. Et ce ne sont pas, hélas,
les ténors de notre classe politique, englués dans leurs schémas
figés, qui vont nous aider à éviter le pire. La misère
de leur discours est telle qu’elle maintient la sclérose et empêche
la réflexion de fond sur un problème complexe dont le traitement
exige, outre le courage et la détermination, une véritable avancée
de la pensée politique, porteuse d’une vision d’avenir.
Pouvons-nous envisager une telle avancée et accepter que les idées,
même les plus dérangeantes, s’y confrontent librement ?
Rien n’est moins sûr. Et c’est là un réel
paradoxe de notre vie politique. Car, s’il y a un acquis de ces dernières
années, c’est sûrement celui qui s’est concrétisé
au Maroc par l’expression libre de la pensée. Bien des tabous,
dont la transgression valait dans le passé les pires exactions, ont
volé en éclats. Lignes rouges ou pas, le résultat est
là, et il n’est pas mince. Il englobe tous les domaines et touche
à tous les sujets sensibles. Le seul domaine où la fossilisation
de la pensée reste la règle concerne le Sahara. La vision d’une
sortie de l’impasse qui soit honorable, juste, profitable à l’avancée
de notre projet démocratique et à la réalisation de nos
aspirations au développement, mais qui prenne également en compte
la dignité des populations sahraouies, leurs besoins économiques
et sociaux, leur spécificité culturelle, cette vision fait cruellement
défaut. Avons-nous innové en quoi que ce soit depuis l’ère
du vizir Basri, où le traitement de ce dossier avait privilégié
la dimension sécuritaire et la création d’élites
locales soi-disant liées à nos intérêts, en réalité
intégrées par cooptation à un système fondé
sur la corruption et le trafic d’influence ? À peine découvre-t-on
aujourd’hui qu’au Sahara il n’y a pas que des tribus et
des chefs de tribus, qu’il existe aussi une opinion publique et des
citoyens ordinaires dont la plupart sont des laissés-pour-compte de
ce système, et qu’ils ont voix au chapitre concernant leurs conditions
de vie, la gestion de leurs affaires et la construction de leur avenir. Il
est tout aussi vrai que c’est récemment, à la suite des
attentats de Casablanca, que l’on commence à découvrir
le Maroc inutile, abandonné à sa misère et à sa
détresse, proie facile des marchands du désespoir et de la haine.
Mais on est bien obligé de constater qu’une telle prise de conscience
est encore embryonnaire et n’est défendue que par une petite
partie de la presse indépendante et quelques courants de la nouvelle
gauche. Du côté de l’État et de la majorité
de la classe politique, l’inertie est la seule énergie qu’on
puisse constater, la prime de l’impuissance devant être attribuée
à notre diplomatie, qui n’a jamais eu d’autre politique
que réactive. Elle semble ignorer ce qui s’appelle l’initiative
et, quand elle réagit à des faits accomplis, elle le fait avec
une indigence devenue certainement proverbiale dans les chancelleries à
travers le monde. Disons à sa décharge que ses gesticulations
ne sont que l’expression d’une carence au niveau de l’État,
prisonnier lui-même d’un consensus élevé au rang
de dogme et d’un statu quo qu’il essaie de gérer tant bien
que mal.
Comment penser et débattre librement dans cette atmosphère délétère
où le terrorisme intellectuel bat son plein ? S’il y a bien ligne
rouge, elle se situe là. D’un côté, nous avons les
vaillants patriotes veillant à ce que même pas une virgule ne
soit changée des thèses et des formules consacrées depuis
le déclenchement de l’affaire. De l’autre, il ne peut y
avoir que des traîtres ou des nihilistes gagnés à la cause
des ennemis de l’unité territoriale. Je crois qu’il est
grand temps, pour nous, Marocains, d’apprendre une autre langue que
celle des perroquets quand il s’agit de patriotisme, et d’en finir
avec le monopole attitré de certains en la matière.
Quel est donc ce patriotisme qui pratique la politique de l’autruche
et pousse aveuglément un pays et un peuple droit dans le mur, sinon
dans le précipice ? Le vrai patriotisme n’est-il pas au contraire
celui qui a pour souci constant de prémunir notre peuple des malheurs
et des souffrances qu’un conflit violent pourrait lui infliger ? Le
Maroc n’a-t-il pas été suffisamment ruiné pendant
des décennies d’arbitraire, de gabegie, de corruption, de mise
à l’écart de régions entières du pays profond,
pour qu’on l’expose, alors qu’il relève à
peine la tête, à de nouveaux périls ? Le vrai patriotisme,
dans le Maroc et le monde d’aujourd’hui, n’est-il pas celui
qui se bat pour enraciner chez les citoyens la culture de la paix, de la tolérance
et des valeurs démocratiques ? qui mobilise les énergies pour
sortir le pays de l’impasse du sous-développement, de la sphère
de la dépendance, et pour instaurer la justice sociale, assurer à
tout un chacun le droit au bien-être matériel et moral, fondement
de toute dignité ? Enfin, le vrai patriotisme n’est-il pas celui
qui œuvre à construire les outils de la pensée libre et
de la responsabilité du citoyen ? Quand on sait qu’il y a un
autre péril en la demeure, à savoir l’extrémisme
qui risque de nous entraîner dans d’autres folies meurtrières,
il y a de quoi réfléchir. Sommes-nous incapables d’un
sursaut de lucidité qui nous verra remettre sur la table tous les éléments
de la question du Sahara, depuis sa genèse jusqu’aux développements
tragi-comiques de ces dernières semaines ? Sommes-nous vaccinés
définitivement contre l’analyse et le débat raisonnés,
et dépourvus à ce point du grain de génie qui donne des
ailes à l’imagination créatrice et permet de libérer
le cours de l’Histoire ?
En fait, la question cruciale, incontournable, conditionnant la résolution
de l’équation du Sahara, est à mon avis la suivante :
Quel Maroc voulons-nous ? Celui auquel nous nous sommes habitués de
gré ou de force, dont l’élan est plombé par tant
d’archaïsmes et au premier chef par la confusion des pouvoirs et
leur centralisation à outrance, ou celui qui donnera naissance à
un nouveau projet de société, où les règles universellement
admises d’une gouvernance démocratiques seront établies,
inaugurant l’ère d’une citoyenneté pleine et entière
? Le choix entre les deux options est la clé du problème. Inutile
de revenir sur le bilan désastreux de la première, la seule
agissante jusqu’à maintenant sur le terrain. Elle nous a conduits
à l’impasse et devient porteuse de périls. La deuxième,
quant à elle, a au moins le mérite, alors qu’elle n’en
est qu’à ses balbutiements, de secouer l’immobilisme et
d’ouvrir d’autres pistes de réflexion et de débat.
Je ne prétends pas à une première en la matière.
Les idées allant dans ce sens se sont exprimées récemment,
ici et là, notamment dans la presse, d’abord timidement, ensuite
plus clairement, même si elles restent parfois enrobées de formules
consacrées, dernière concession aux gardiens du dogme. Si, donc,
notre option est bel et bien pour un État moderne, une gouvernance
fondée sur les principes démocratiques, une politique sociale
mobilisée contre les inégalités, la solution pour le
Sahara découlera de ce choix et de l’application de ses principes
directeurs. Pour cela, il faut mettre fin au dogme qui considère que
l’État chez nous ne peut être que ce qu’il a toujours
été. La modernité tant proclamée de nos jours
n’est-elle pas le contraire exact de l’archaïsme ? Dois-je
préciser que cette révolution dans les mentalités peut
s’accomplir sans pour autant jeter aux orties certaines de nos traditions,
et en premier lieu, pour être clair, l’institution monarchique
? Ce point étant réglé, rien ne s’oppose à
ce que nous prenions exemple sur les États modernes qui ont opté
pour un autre modèle que l’État jacobin. Cela va d’une
union des États à l’institution dans le cadre de l’État
central d’autonomies régionales pleines et entières, en
passant bien sûr par le fédéralisme. Ne voyons-nous pas
que chacun de ces modèles, dicté par autant de réalités
particulières, fonctionne normalement en approfondissant l’idée
et la pratique de la démocratie, l’exemple le plus proche de
nous et le plus récent dans sa concrétisation étant celui
de l’Espagne, dont nous devons méditer et mettre à profit
l’expérience ?
Je sais qu’à ce stade de mon raisonnement on ne manquera pas
de m’opposer l’argument massue de l’Histoire. À cela
je répondrai : On ne peut pas en faire abstraction, mais doit-on pour
autant en être les otages ? J’ajouterai qu’heureusement
l’histoire d’un peuple n’est pas seulement derrière
lui, mais devant lui. Comme toutes les œuvres humaines, elle est appelée
à être déconstruite et reconstruite. Point de fatalité
en la matière. Un peuple qui n’a pas l’ambition d’être
le maître de son histoire et d’infléchir le cours de son
destin se condamne à n’être qu’un figurant dans une
pièce dont plus puissants que lui tireront toujours les ficelles. Dois-je
rappeler enfin que l’Histoire avance par accumulations successives,
et par ruptures salutaires aussi ?
C’est cette rupture sans violence, raisonnée, que j’appelle
de mes vœux. Elle pourrait se traduire, pour l’affaire qui nous
concerne, et au-delà pour la nation marocaine, par une initiative audacieuse,
ferme et transparente, ouverte au plus large débat qui soit, couronnée
à l’arrivée par un référendum populaire.
L’idée, on l’aura deviné, étant une réforme
constitutionnelle majeure visant à instaurer au Maroc un État
de type nouveau, définitivement ancré dans la modernité,
où certaines régions, suivant le choix libre de leurs habitants,
accéderont à l’autonomie et pourront s’autogouverner
au sens plein du terme, l’État gardant les prérogatives
admises en pareil cas, selon un modèle qui devra être affiné
en fonction de la spécificité de nos institutions. Il est évident
que, dans le cadre de ce projet, un soin particulier devra être apporté
à la composante sahraouie, en impliquant réellement les populations
dans le débat, sans parler des mesures à prendre, comme gage
de sincérité et de simple justice, pour mettre fin à
la politique du tout-sécuritaire et pour s’attaquer aux urgences
socio-économiques et culturelles. Les Sahraouis pourront ainsi s’assurer
de la véracité du projet qui leur est proposé et découvrir
non seulement qu’il répond valablement à leurs intérêts
et aspirations, mais qu’ils en seront des partenaires et des acteurs
à part entière.
Voilà une perspective autrement plus porteuse de paix, d’espoir,
de développement humain et matériel, de solidarité fraternelle,
que celle qui leur est promise par Mohammed Abdelaziz qui, soit dit en passant,
reste prisonnier d’un arsenal dogmatique qui n’a rien à
envier à celui de nos gardiens du dogme. Si je devais, par exemple,
répondre à la lettre surréaliste qu’il a adressée
récemment à la société civile marocaine, je me
contenterais de poser les questions suivantes : Quelle crédibilité
peut-on accorder à un mouvement de libération nationale dont
les deux tiers de l’état-major sont passés à l’ennemi
? Quelle marge de liberté de pensée et de manœuvre politique
un tel mouvement peut-il avoir quand il a lié son sort à un
pouvoir militaire qui a fait avorter par la terreur et dans le sang le projet
de libération du peuple algérien et ses aspirations, en tout
similaires aux nôtres, à un État de droit ?
Ainsi, une nouvelle voie, autre que l’alternative de l’indépendance
ou du ralliement, pourra s’offrir aux Sahraouis. Évitant les
déchirements, les surenchères du nationalisme passéiste
et les risques de dérive violente, elle permettra la sortie de la crise
par un engagement commun à faire avancer le projet démocratique
et l’établir sur des bases saines et durables. Et si j’ai
un message fraternel à adresser aux Sahraouis, où qu’ils
se trouvent, il se situe bien là. Chacun d’eux, par son choix
libre, prendra sa part de responsabilité dans la réalisation
ou l’avortement de ce projet. Sa décision sera capitale pour
l’avenir de notre région car, si nous élargissons notre
analyse à l’échelle du Maghreb, est-il possible de nier
que le seul espace où une vraie perspective démocratique est
en train de se dessiner est, pour le moment, le Maroc ? Si le choix de chacun
de nous est bien celui de la liberté et de la démocratie, notre
intérêt à tous est de sauvegarder cet espace, le renforcer
et le faire avancer jusqu’à la réalisation pleine et entière
de nos aspirations. C’est alors que le conflit du Sahara aura une issue
heureuse. Réglé dans cet esprit, il élargira, dans notre
région, l’espace de la paix et de la construction démocratique.
Ayant commencé par un cri d’alarme, c’est par cette note
d’optimisme que je voudrais terminer. Si le Maroc est aujourd’hui
malade du Sahara, c’est peut-être par ce dernier qu’il entreprendra
la voie de sa guérison. La médication demandera du temps pour
donner les résultats espérés, mais il ne faut pas tarder
à l’administrer. Encore faut-il écarter de la chambre
du patient les apprentis sorciers et autres charlatans, en ouvrir les fenêtres
pour laisser passer l’air vivifiant de la raison et de l’espoir.
Ce changement de cap exige un sens élevé de l’État
et une vision capable d’anticiper l’avenir. C’est avec de
tels atouts que sont le mieux fructifiés les rendez-vous qu’un
peuple prend avec l’Histoire.
Abdellatif
Laâbi
Juin 2005
Sí,
es un grito de alarma el que me gustaría lanzar aquí. Marruecos
se ve arrastrado actualmente, debido a la cuestión del Sáhara,
por una corriente cuyo trastornador efecto para nuestros logros de los últimos
cinco años no se mide suficientemente. Sin caer en la tesis fácil
de la conspiración, se imponen algunas preguntas de sentido común:
¿a quién le interesa una desestabilización cuya amenaza
se perfila en el horizonte?; ¿a quién beneficiará el
caos que podría derivarse de ella? Las respuestas que vienen automáticamente
a la mente, dictadas por un reflejo pavloviano, señalarán a
los enemigos exteriores, dado que el frente interior es, por definición,
sólido como el hormigón y sus actores están por encima
de cualquier sospecha. Pero habría que ser ingenuo para no ver que
son los nostálgicos del antiguo régimen quienes se frotan ya
las manos. La bola que el régimen anterior encadenó al pie de
su sucesor resulta ser una bomba de efecto retardado que fragiliza el actual
impulso reformador y altera el mensaje.
Por lo tanto, la situación es propicia para una vuelta atrás,
teniendo como detonantes, por un lado, las tensiones sociales y políticas
internas que conocemos de sobras y, por otro, el estancamiento en el que nos
encontramos en relación con la cuestión del Sáhara. Que
esta vuelta se haga en el engranaje de la violencia y, por qué no,
aprovechando un conflicto armado con Argelia, no desagradará a estos
aprendices de brujo. ¿Acaso no participaron en el pasado en la política
de la "tierra quemada" y utilizaron los mismos métodos que
el régimen militar vecino para martirizar a nuestro pueblo y confiscar
el proyecto democrático nacido con la independencia del país?
Son, sin duda, los cómplices objetivos de una hipótesis catastrófica
que debemos contemplar con lucidez. Y no son, por desgracia, los adalides
de nuestra clase política, anquilosados en sus esquemas inamovibles,
los que van a ayudarnos a evitar lo peor. La miseria de su retórica
es tal que mantiene la esclerosis e impide la reflexión de fondo sobre
un problema complejo cuyo tratamiento exige, además de valor y determinación,
un verdadero avance del pensamiento político, cargado con una visión
de futuro.
¿Podemos contemplar dicho avance y aceptar que las ideas, incluso las
más perturbadoras, se enfrenten libremente? No hay nada menos seguro.
Y ésta es la verdadera paradoja de nuestra vida política. Porque,
si hay un logro de estos últimos años, seguramente es aquel
que se ha concretado en Marruecos con la expresión libre del pensamiento.
Muchos tabúes, cuya trasgresión en el pasado se hacía
acreedora de las peores extorsiones, han estallado en pedazos. Haya "líneas
rojas" o no, el resultado está ahí y no es poca cosa. Abarca
todos los ámbitos y atañe a todos los temas sensibles. El único
asunto en el que la fosilización del pensamiento sigue siendo la norma
es el Sáhara. La visión de una salida del atolladero que sea
honrosa, justa y provechosa para el progreso de nuestro proyecto democrático
y la realización de nuestras aspiraciones al desarrollo, pero que también
tenga en cuenta la dignidad de las poblaciones saharauis, sus necesidades
económicas y sociales y su especificidad cultural, se echa cruelmente
en falta. ¿Hemos realizado alguna innovación en algún
campo desde la época del visir Basri, cuando el tratamiento de esta
cuestión privilegió el aspecto de la seguridad y la creación
de élites locales supuestamente afines a nuestros intereses, en realidad
integradas mediante cooptación en un sistema basado en la corrupción
y el tráfico de influencias? Acabamos de descubrir que en el Sáhara
no hay únicamente tribus y jefes de tribu, sino que también
hay una opinión pública y unos ciudadanos corrientes, la mayoría
de los cuales son dejados de lado por este sistema, y que tienen algo que
decir en relación con sus condiciones de vida, la gestión de
sus asuntos y la construcción de su futuro. También es cierto
que, recientemente, tras los atentados de Casablanca, se empieza a descubrir
el Marruecos inútil, abandonado a su miseria y su desamparo, presa
fácil de los mercaderes de la desesperación y del odio. Pero
es obligado señalar que esta toma de conciencia es todavía embrionaria
y sólo es defendida por una pequeña parte de la prensa independiente
y algunas corrientes de la nueva izquierda. Por parte del Estado y de la mayoría
de la clase política, la inercia es la única energía
que pueda constatarse y el premio a la impotencia debe ser otorgado a nuestra
diplomacia, que siempre ha tenido como única política la reacción.
Parece ignorar eso que se llama iniciativa y, cuando reacciona ante unos hechos
consumados, lo hace con una indigencia que se ha vuelto ciertamente proverbial
en las cancillerías de todo el mundo. Digamos en su descargo que sus
ademanes son sólo la expresión de una carencia a nivel del Estado,
prisionero a su vez de un consenso elevado al rango de dogma y de un statu
quo que trata de gestionar a duras penas.
¿Cómo pensar y debatir libremente en esta atmósfera malsana
en la que el terrorismo intelectual está en su apogeo? Si realmente
hay una "línea roja", está aquí. Por un lado,
tenemos a los valerosos patriotas que velan para que no se cambie ni siquiera
una coma de las tesis y fórmulas consagradas desde que se inició
el problema. Por otro, sólo pueden existir traidores o nihilistas ganados
a la causa de los enemigos de la unidad territorial. Creo que ya es hora,
para nosotros los marroquíes, de aprender otro idioma que no sea el
que hablan los loros cuando se trata de patriotismo y acabar con el monopolio
patentado de algunos en la materia.
¿Qué clase de patriotismo es éste que practica la política
del avestruz e impulsa ciegamente a un país y a un pueblo directamente
contra un muro, e incluso hacia un precipicio? Por el contrario, ¿no
es el verdadero patriotismo el que tiene como preocupación constante
evitar a nuestro pueblo las desgracias y los sufrimientos que un conflicto
violento podían infligirle? ¿Acaso Marruecos no ha quedado suficientemente
arruinado durante décadas de arbitrariedad, de desorden, de corrupción
y de olvido de regiones enteras del país profundo, para que se le exponga,
cuando apenas levanta cabeza, a nuevos peligros? ¿No es el verdadero
patriotismo, en Marruecos y en el mundo actual, aquel que lucha por arraigar
entre los ciudadanos la cultura de la paz, de la tolerancia y de los valores
democráticos? ¿Quién moviliza las energías para
sacar al país del callejón sin salida del subdesarrollo, de
la esfera de la dependencia, y para instaurar la justicia social y garantizar
a todos el derecho al bienestar material y moral, fundamento de toda dignidad?
Por último, ¿acaso el verdadero patriotismo no es aquel que
se esfuerza en construir las herramientas del pensamiento libre y de laresponsabilidad
del ciudadano? Cuando sabemos que tenemos otro peligro en casa, el extremismo
que corre el riesgo de arrastrarnos a otras locuras sangrientas, hay motivos
para reflexionar. ¿Somos incapaces de tener un arranque de lucidez
que nos haga volver a poner sobre la mesa todos los elementos de la cuestión
del Sáhara, desde su génesis hasta los desarrollos tragicómicos
de estas últimas semanas? ¿Estamos definitivamente vacunados
contra el análisis y el debate razonados, y carentes hasta este punto
del arrebato de genio que da alas a la imaginación creadora y permite
liberar el curso de la Historia?
En realidad, la pregunta crucial, ineludible, que condiciona la resolución
de la ecuación del Sáhara es, en mi opinión, la siguiente:
¿qué Marruecos queremos, aquel al cual nos hemos acostumbrado
por las buenas o por las malas, cuyo impulso se ve frenado por tantos arcaísmos
y, en primer lugar, por la confusión de los poderes y su centralización
a ultranza, o aquel que dará nacimiento a un nuevo proyecto de sociedad,
en el que serán establecidas las reglas admitidas universalmente de
un gobierno democrático, inaugurando así la era de una ciudadanía
plena y completa?
La elección entre ambas opciones es la clave del problema. Es inútil
volver al balance desastroso de la primera, la única que ha actuado
hasta la fecha sobre el terreno. Nos ha conducido a un callejón sin
salida y empieza a estar cargada de peligros. Por su parte, la segunda, a
pesar de estar dando sus primeros balbuceos, tiene al menos el mérito
de sacudir el inmovilismo y abrir otras vías de reflexión y
de debate. No pretendo ofrecer una primicia en la materia. Las ideas que van
en esta dirección han sido expresadas recientemente, aquí y
allá, sobre todo en la prensa, primero con timidez, luego más
claramente, aunque en ocasiones siguen estando envueltas de fórmulas
consagradas, última concesión a los guardianes del dogma. Así
pues, si nuestra opción es realmente favorable a un Estado moderno,
un gobierno basado en los principios democráticos y una política
social movilizada contra las desigualdades, la solución para el Sáhara
se derivará de esta decisión y de la aplicación de sus
principios directivos. Para ello, hay que acabar con el dogma que considera
que en nuestro país el Estado sólo puede ser aquello que siempre
ha sido. ¿Acaso la modernidad tantas veces proclamada hoy en día
no es exactamente lo contrario del arcaísmo? ¿Debo precisar
que esta revolución en las mentalidades puede lograrse sin por ello
tener que dejar en la cuneta algunas de nuestras tradiciones, en primer lugar,
para ser claro, la institución monárquica? Una vez solucionado
este punto, nada se opone a que tomemos ejemplo de los Estados modernos que
han optado por otro modelo diferente al Estado jacobino. Esto va desde una
unión de Estados hasta la institución en el marco del Estado
central de autonomías regionales plenas y completas, pasando, por supuesto,
por el federalismo. ¿No vemos que cada uno de estos modelos, dictado
por sendas realidades particulares, funciona con normalidad profundizando
la idea y la práctica de la democracia, cuyo ejemplo más cercano
a nosotros, y el más reciente en su concretización, es el de
España, un ejemplo sobre el que debemos reflexionar y beneficiarnos
de su experiencia?
Sé que algunos no dejarán de oponer a este punto de mi razonamiento
el argumento contundente de la Historia. A esto responderé que no podemos
abstraernos, pero ¿tenemos que ser rehenes suyos? Añadiré
que, afortunadamente, la historia de un pueblo no está sólo
detrás suyo, sino delante. Al igual que todas las obras humanas, está
llamada a ser deconstruida y reconstruida. No es ninguna fatalidad. Un pueblo
que no tiene la ambición de ser el dueño de su historia y cambiar
el curso de su destino se condena a no ser más que un figurante en
una obra cuyos hilos moverán aquellos que son más poderosos
que él. ¿Debo recordar, por último, que la Historia avanza
mediante acumulaciones sucesivas y también mediante rupturas saludables?
Es esta ruptura sin violencia, razonada, la que reclamo. Podría traducirse,
para la cuestión que nos concierne y, más allá, para
la nación marroquí, en una iniciativa audaz, firme y transparente,
abierta al debate más amplio posible, coronada al final por un referéndum
popular. La idea, lo habrán adivinado, es una importante reforma constitucional
dirigida a instaurar en Marruecos un Estado de un tipo nuevo, definitivamente
anclado en la modernidad y en el que determinadas regiones, en función
de la libre elección de sus habitantes, accederán a la autonomía
y podrán autogobernarse en el sentido pleno de la palabra, mientras
que el Estado conservará las prerrogativas admitidas en casos similares,
según un modelo que deberá ser ajustado en función de
la especificidad de nuestras instituciones. Es evidente que, en el marco de
este proyecto, deberá cuidarse especialmente el componente saharaui,
implicando realmente a las poblaciones en el debate, por no hablar de las
medidas a tomar, como muestra de sinceridad y de simple justicia, para poner
fin a la política de "todo por la seguridad" y para enfrentarse
a las urgencias socioeconómicas y culturales. De este modo, los saharauis
podrán asegurarse de la veracidad del proyecto que les es propuesto
y descubrir no sólo que responde de forma válida a sus intereses
y aspiraciones, sino que serán unos partícipes y actores de
pleno derecho.
Ésta es una perspectiva mucho más cargada de paz, de esperanza,
de desarrollo humano y material y de solidaridad fraterna que la que les promete
Mohammed Abdelaziz, que, dicho sea de paso, sigue siendo prisionero de un
arsenal dogmático que nada tiene que envidiar al de nuestros guardianes
del dogma. Por ejemplo, si tuviera que responder a la carta surrealista que
dirigió recientemente a la sociedad civil marroquí, me limitaría
a plantearle las preguntas siguientes: ¿qué credibilidad puede
darse a un movimiento de liberación nacional del que dos tercios de
su estado mayor se han pasado al enemigo?; ¿qué margen de libertad
de pensamiento y de maniobra política puede tener dicho movimiento
cuando ha vinculado su destino a un poder militar que ha hecho abortar mediante
el terror y la sangre el proyecto de liberación del pueblo argelino
y sus aspiraciones a un Estado de derecho, similares en todo a las nuestras?
De este modo, una nueva vía, diferente a la alternativa de la independencia
o la anexión, podrá ser ofrecida a los saharauis. Evitando los
desgarros, la demagogia del nacionalismo y los riesgos de la tendencia violenta,
permitirá salir de la crisis mediante un compromiso común para
hacer avanzar el proyecto democrático y establecerlo sobre unas bases
sanas y duraderas. Y si tengo un mensaje fraternal que dirigir a los saharauis,
estén donde estén, se refiere a esto. Cada uno de ellos, mediante
su libre elección, tendrá su parte de responsabilidad en la
realización o el fracaso de este proyecto. Su decisión será
capital para el futuro de nuestra región, ya que si extendemos nuestro
análisis al ámbito del Magreb, ¿se puede negar que el
único espacio donde está dibujándose una perspectiva
democrática real es, por el momento, Marruecos? Si la opción
elegida por cada uno de nosotros es realmente la libertad y la democracia,
el interés de todos nosotros es salvaguardar este espacio, reforzarlo
y hacerlo avanzar hasta la realización plena y completa de nuestras
aspiraciones. Desarrollado dentro de este espíritu, ampliará,
en nuestra región, el espacio de la paz y de la construcción
democrática.
Tras haber empezado con un grito de alarma, me gustaría acabar con
una nota de optimismo. Si Marruecos está hoy enfermo del Sáhara,
tal vez emprenda a través de este último su curación.
La medicación tardará tiempo en dar los resultados esperados,
pero no hay que demorar mucho su administración. Para ello hay que
alejar de la habitación del paciente a los aprendices de brujo y demás
charlatanes y abrir las ventanas para dejar pasar el aire vivificante de la
razón y la esperanza. Este cambio de rumbo exige un sentido del Estado
y una visión capaz de anticipar el futuro. Con estas bazas es como
las citas que un pueblo tiene con la Historia dan sus mejores frutos.
Abdellatif
Laâbi
EL PAÍS - Opinión - 04/07/2005
Ultra-majoritaire, le camp intégriste ?
(lettre ouverte à l’équipe de TelQuel, hebdomadaire marocain)
Chers amis,
Permettez-moi d’abord de vous exprimer publiquement mon estime et ma reconnaissance pour le travail si précieux que vous accomplissez depuis la création de TelQuel. Pour moi, et je le dis sans complaisance, vous êtes la fine fleur de cette presse libre et indépendante dont beaucoup de démocrates ont rêvé. Grâce à vous, et à quelques-uns de vos confrères (peu nombreux, il est vrai), la pensée politique est en train de se revivifier, des pans entiers de nos réalités sociales, économiques et culturelles apparaissent sous un éclairage nouveau, des tabous qui avaient la vie dure volent en éclats, le dynamisme et l’inventivité de la société civile sont mieux reconnus, le champ des libertés s’élargit et fructifie. Vous êtes, dans votre domaine particulier, le symbole de ce que j’ai appelé il y a quelques années l’Autre Maroc et que je continue à défendre et à illustrer à ma façon. Ce Maroc qui peine encore à trouver l’expression politique et morale digne de ses aspirations mais qui, par différentes voies, avance et persiste dans son opposition résolue à l’arbitraire et l’absolutisme, tourne le dos aux archaïsmes, renoue avec la pensée critique, travaille sans relâche pour enraciner les valeurs démocratiques, l’éthique de la politique, défend bec et ongles le choix de la modernité et ne perd jamais de vue que tous ces fronts de lutte n’ont de sens que s’ils servent le rêve d’une société plus juste et plus humaine, permettant au plus grand nombre de nos concitoyens qui continuent à souffrir dans leur chair et leur dignité de renouer avec l’espérance et, de là, se mobiliser pour accomplir la tâche historique de reconstruction de notre pays. Ce Maroc, dois-je le préciser, n’est pas un projet tombé de la dernière pluie, comme on a tendance à le faire croire, né à la faveur de la succession à la tête de l’Etat et des ouvertures qui se sont ensuivies. Sauf à avoir la mémoire courte, on conviendra que sa conception remonte à plusieurs décennies et que sa croissance est ancrée dans l’histoire de tous les combats qui ont été menés depuis l’indépendance pour que notre peuple redevienne l’acteur de son émancipation et le maître de son destin.
Je m’en arrête là de ce panégyrique qui pourrait détonner sous ma plume. En fait, si je m’adresse à vous, et à travers vous à cet Autre Maroc, unique objet de mes attentions, mon objectif est de susciter de nouveau le débat, d’en appeler à la vigilance intellectuelle, d’affirmer avec énergie mon refus du pessimisme stérile qui finit d’une manière ou d’une autre par verser de l’eau au moulin des marchands de désespoir. Car, pour moi, ce Maroc-là ne se réduit pas à des formes plus ou moins pertinentes de résistance, je le conçois aussi comme un creuset où l’espoir se forge, où les forces se trempent et se conjuguent pour imprimer leur marque au cours du changement afin qu’une voie nouvelle s’ouvre enfin pour notre pays, aux antipodes de celle, sans issue, où l’absolutisme d’hier et l’obscurantisme d’aujourd’hui ont cherché et cherchent à l’enfermer. Voilà qui me permet d’aborder maintenant le sujet qui a suscité cette lettre ouverte. Il s’agit de l’infléchissement que j’ai constaté depuis quelque temps dans la ligne éditoriale de TelQuel portant plus précisément sur votre évaluation du phénomène intégriste et de ses représentations politiques. Deux éditoriaux signés par le directeur de la publication m’ont particulièrement arrêté, notamment celui intitulé « Un édito contre un autre » (votre édition du 2 au 8 octobre dernier). Ahmed R. Benchemsi, dont j’ai toujours apprécié le courage, la rigueur intellectuelle, la finesse d’analyse et l’attachement sans faille aux valeurs que j’ai énumérées plus haut, affirme, la mort dans l’âme je suppose, que le camp des intégristes est ultra-majoritaire dans le pays alors que le camp des laïcs (des démocrates, suis-je tenté de lire) est ultra-minoritaire. Le premier aurait déjà gagné la bataille, et il ne resterait au second, dans le meilleur des cas, qu’à se mettre en résistance. C’est vrai, les apparences pourraient lui donner raison. Encore qu’il faille faire la part des faits inscrits durablement dans la réalité et dûment prouvés, et celle des impressions, donc de la subjectivité des observateurs et des analystes. Or ce que l’on constate, c’est que, pour beaucoup de ces derniers, l’impression se transforme vite en certitude, voire en conviction, à la suite d’un phénomène assez irrationnel de fascination. Je pensais jusqu’à maintenant que c’était surtout à l’étranger (dans le monde occidental, notamment) que ce glissement s’était opéré, à telle enseigne que c’en est devenu un dogme figeant les réalités du monde arabo-musulman dans une lecture univoque, où l’intégrisme et le fanatisme seraient la seule donnée tangible, la seule force agissant sur le présent et régissant le futur. Je dépense ici (en France) une partie de mon énergie à contrecarrer cette fascination frisant l’autisme en faisant passer dans les médias (selon mes modestes moyens) un autre message que je croyais jusqu’ici partager avec mes amis de TelQuel. J’espérais au moins que cette lecture univoque ne s’instaurerait pas au Maroc dans les mêmes termes. Ne nous plaignons-nous pas, au point que c’en est devenu une litanie, de l’image tronquée, réductrice, que les médias étrangers donnent de nos réalités, confortant en cela l’ignorance et les peurs irrationnelles de leurs propres sociétés ? Malheureusement, cette attitude que nous stigmatisons sans cesse est en train de s’établir chez nous, par un étrange mimétisme. Et c’est là où le bât blesse. Si la lecture qu’offrent les médias étrangers de nos réalités a un impact mitigé, il n’en est pas de même s’agissant de notre propre presse, a fortiori celle qui, comme TelQuel, s’est battue jusqu’à maintenant pour un projet de société aux antipodes des visées du camp passéiste. Est-ce un coup de fatigue, un vague à l’âme somme toute compréhensible quand on se sent un peu comme dans la peau de Sisyphe ? Peut-être. Mais il est de mon devoir d’attirer l’attention sur les conséquences d’une telle attitude. Le danger consiste à donner l’impression que la défaite est consommée, alors que la bataille ne fait que commencer. Sans vouloir se voiler la face sur la réalité de l’intégrisme (comment le pourrait-on ?), notre tâche n’est-elle pas d’abord et avant tout d’accompagner avec le maximum d’attentions le Maroc qui bouge, intègre à grands pas la modernité, reconnaît les bienfaits du pluralisme et se bat au quotidien pour faire avancer le projet démocratique ? Certes, me rétorquera-t-on, le rôle d’un journal non partisan est d’informer, donner au lecteur les éléments d’appréciation qui lui permettront de former son jugement ou sa conviction. J’en conviens, mais, dans la situation de crise aiguë que nous traversons, où se pose brutalement la question du projet contre projet, tout dépend du dosage et du traitement de la matière que nous soumettons au lecteur. Or je suis bien obligé de constater que notre presse la mieux intentionnée consacre une place démesurée aux faits et gestes de l’adversaire et n’hésite pas à louer chez lui des vertus dont serait définitivement dénué le camp démocratique. Une telle fixation me paraît dommageable car, au bout du compte, cela revient à satisfaire sans le vouloir l’un des objectifs du mouvement intégriste, un objectif qu’il n’a jamais caché et qui consiste à se présenter comme le centre exclusif de la vie politique, la référence incontournable, le partenaire privilégié sans lequel rien ne peut se décider ou se construire. Et je ne parlerai pas ici de sa prétention à s’auto-proclamer première force politique du pays puisque, apparemment, plus personne ne la lui conteste (votre journal y compris).
Pour revenir à l’argumentaire d’Ahmed R. Benchemsi, je dois en toute simplicité poser la question suivante : Sur quoi se base-t-il pour affirmer que le camp intégriste est devenu ultra-majoritaire ? TelQuel aurait-il mené une enquête de fond selon les normes établies internationalement pour le prouver ? Je sais qu’il n’en a pas les moyens. Nous sommes donc en présence d’une idée qui repose sur une conviction intime, certes, mais que rien ne vient étayer, sinon l’impression générale qui prévaut en la matière et que d’aucuns ont vite transformée en dogme. Quant à moi, si je n’ai pas non plus les moyens d’affirmer le contraire, je peux au moins avancer des éléments susceptibles de relativiser une thèse dont la validité ne me semble pas prouvée. Si je devais m’en tenir aux apparences, je commencerais par le phénomène le plus frappant à première vue : celui du nombre de jeunes filles et de femmes voilées au Maroc. On ne viendra pas me dire que ces dernières sont ultra-majoritaires. Allez voir en comparaison ce qui se passe, par exemple, en Syrie, connue depuis des décennies comme une société avancée socialement et culturellement par rapport à la nôtre. Là, le doute n’est pas permis, alors que l’Etat syrien est, lui, officiellement laïc. Sur un plan plus important, car, après tout, les modes vestimentaires vont et viennent, avez-vous remarqué l’absence totale, physique et intellectuelle, de la mouvance intégriste dans le domaine de la culture vivante ? Voilà un secteur vital, celui de la création artistique, avec toutes ses formes d’expression, qui a été et demeure le fait du camp démocratique. Et si nous devons évaluer son impact, allons-nous recenser seulement l’élite qui crée sans tenir compte de la masse non négligeable qui lit, va au cinéma, au théâtre, aux expositions, aux festivals de musique stigmatisés, comme vous l’avez remarqué, par certains ténors intégristes ? Par ailleurs, nul besoin de rappeler ici ce que TelQuel a contribué grandement à faire connaître, à savoir le mouvement de la société civile. Pouvons-nous, alors que nous l’avons encensé, considérer comme quantité négligeable ce mouvement qui, dans bien des domaines, est en train de changer la donne de la pratique citoyenne ? Combien sont-ils, ces militants démocrates qui travaillent avec abnégation sans publicité et sans intention d’enrôler les gens dans une idéologie ou dans un parti ? Et puisqu’on parle de partis, voyons au moins ceux qui se réclament historiquement du credo démocratique. Quelles que soient les critiques, parfois radicales, que nous sommes en droit de leur adresser, est-il raisonnable de les considérer comme des groupuscules ne représentant plus rien dans le pays ? Il me faudrait un autre espace que celui de cette lettre pour énumérer tous les acteurs visibles et invisibles d’un camp affecté malheureusement d’une étrange maladie, celle de l’auto-dénigrement et de la perte de confiance en lui-même, à telle enseigne qu’il est en train de dilapider son patrimoine de légitimité.
Avant de terminer, je voudrais soulever un point crucial. Lorsque nous parlons du camp ultra-majoritaire, ne faisons-nous pas une grave confusion entre le mouvement intégriste organisé et la masse des croyants, qui ne se reconnaît pas forcément dans son idéologie, ses pratiques, et continue à vivre sereinement sa croyance loin de tout embrigadement ? Que faisons-nous d’une autre catégorie de croyants (où se retrouvent certains intellectuels de valeur) qui, même si elle est peu nombreuse, défend tout autant que nous la laïcité et fait avancer sur ce point la pensée religieuse ? Perdre de vue cet aspect de la réalité revient à faire un cadeau impérial à ceux qui essaient de monopoliser d’une façon caricaturale le champ du religieux.
Je m’en arrête là, mon objectif n’étant pas de réfuter la thèse de TelQuel par une autre thèse, opposée. Le problème se situe à mon avis ailleurs que dans cette équation de la majorité-minorité. Ce que je veux dire, c’est que, même si nous étions minoritaires (ultra-minoritaires, sûrement pas), il ne faudrait pas céder à la panique, succomber à la fascination par la force de l’adversaire. Si la tâche nous semble aujourd’hui rude, souvenons-nous de ce qu’elle était il y a trente ans, au temps de l’arbitraire absolu. N’oublions pas les leçons de l’histoire. Les combats d’hier ont au moins permis la liberté avec laquelle nous débattons des questions épineuses d’aujourd’hui. Je dirai pour terminer que la tâche n’a jamais été aussi exaltante. La vision que nous avons maintenant de l’Etat de droit, de la citoyenneté, du développement, du progrès, du pluralisme, des relations à instaurer entre hommes et femmes, entre générations, n’a jamais été plus affinée, plus clairvoyante ni plus généreuse. Tout cela, mes chers amis, se passe au Maroc, un pays en lequel je crois. Tout cela est de plus en plus compris par un nombre inestimable de Marocains qui refusent de croire que le long tunnel où l’avenir piétine est une fatalité.
Fraternellement vôtre,
Abdellatif Laâbi (novembre 2004)
Après les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, une initiative appelée Le Train de la vie et de l’amitié a été prise par un certain nombre d’intellectuels, d’artistes et de journalistes pour manifester leur solidarité avec le peuple espagnol. La délégation marocaine est allée à Madrid en juillet 2004, à la rencontre des familles des victimes et des démocrates espagnols partenaires de l’initiative. A cette occasion, le texte suivant, signé par de nombreux intellectuels marocains et espagnols a été communiqué à l’opinion internationale :
Nous, citoyens marocains et espagnols signataires de cette déclaration, réunis autour de l’initiative « Le train de la vie et de l’amitié », adressons en priorité un message de fraternité aux familles des victimes des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca et du 11 mars 2004 à Madrid. Notre pensée va aussi aux rescapés qui souffrent encore dans leur chair et leur âme. Nous voulons qu’ils sachent tous que nous partageons leurs souffrances et sommes endeuillés par leur deuil. Face à cette tragédie, nous nous sentons unis dans le sentiment de l’horreur que nous inspire la barbarie du terrorisme. Quelles que soient nos croyances religieuses, nos convictions philosophiques, idéologiques ou politiques, nous sommes encore plus convaincus que la vie est ce qu’il y a de plus sacré en l’homme, et qu’elle est le bien le plus précieux de l’humanité. Rien, absolument rien ne justifie moralement d’y porter atteinte et de la mutiler. Le droit que certains s’octroient sur elle les met au ban de l’humanité. Nous tenons donc à réaffirmer ici solennellement notre attachement aux valeurs universelles qui nous sont communes : la liberté, la tolérance, la démocratie, la fraternité, le respect de la dignité humaine, le rejet intégral du fanatisme et de l’obscurantisme d’où qu’ils viennent. D’un autre côté, nous pensons que la terrible épreuve que nous venons de traverser devrait agir comme un puissant levier d’ouverture et de dialogue. L’heure est venue, des deux côtés du Détroit, de reconnaître sans complexe et en toute confiance la part commune, si essentielle, de notre culture et de notre histoire, de faire un atout déterminant de notre voisinage géographique et de nous atteler à un vaste projet de développement humain et démocratique qui puisse canaliser et mettre en harmonie le dynamisme, le génie et les aspirations de nos deux peuples à une société humaine plus juste et pacifiée.
Que nos mains se joignent. La caravane de la vie passera, car elle est la seule à emprunter résolument le chemin de l’espoir.
Gens de Madrid
que vos morts reposent en paix
De la graine sacrée de la vie
déposée en eux
aucun d’eux n’a démérité
Comme tout un chacun, ils ont abrité le souffle qui anime l’Univers et la Création. Chaque atome de leur corps a vibré et tourné autour du soleil intérieur qui a illuminé leur chemin. Leur voyage fut le nôtre, et notre voyage sera dorénavant le leur. Nous continuerons à rêver dans leurs rêves, à nous écorcher l’âme dans leurs écorchures, à nous interroger dans leurs interrogations, à aimer dans leurs amours, à caresser la lumière dans leurs caresses, à nous émerveiller dans leurs émerveillements. Nous continuerons même à faiblir de leurs faiblesses, à nous enfermer dans leurs enfermements. Nous ne négligerons ni les œillères ni les petites lâchetés. Nous prendrons à notre compte leur part d’intolérance, de bêtise et d’indifférence car nous ne sommes que leurs frères et sœurs humains, rien qu’humains. Mais nous tâcherons de résister encore mieux dans leur résistance, nous alimenterons le feu vacillant de notre mémoire avec le charbon cuisant de leur mémoire.
Extrait du recueil Ecris la vie
Question de mémoire
(Lettre ouverte à Monsieur le Maire de la ville de Fès)
Monsieur le Maire,
Je ne sais pas si mon nom évoque pour vous quelque chose. Si je vous demande cela, ce n’est pas par fausse modestie, croyez-le, mais parce que nous avons appris, nous autres écrivains de ce pays, à ne pas nous faire trop d’illusions sur l’intérêt que nos œuvres suscitent à l’intérieur de notre propre société, y compris au sein de ce que l’on appelle l’élite. Alors que nous assistons depuis peu à une certaine résurgence du droit, nié et bafoué pendant plusieurs décennies, la culture, quant à elle, continue à avoir chez nous un statut fantomatique. Même dans les milieux où elle devrait être considérée comme une clé du progrès et un facteur déterminant pour l’épanouissement individuel et collectif, force est de constater qu’elle n’est invoquée qu’à titre accessoire, si elle n’est pas simplement instrumentalisée pour légitimer des positions indûment acquises ou faire reluire de piètres effigies. Nous avons donc bien intégré cette frustration sans verser pour autant dans l’apitoiement stérile sur notre condition. Pas prophètes pour un sou, ni chez nous, ni ailleurs ! Tant mieux, dirai-je, car la marge où nous campons est un des rares lieux où nous pouvons exercer notre liberté sans en demander la permission à quelque pouvoir que ce soit. Ce faisant, nous sommes convaincus de ne pas travailler à perte. Nos écrits, nos idées, nos intuitions font et feront leur chemin. Ils participent de cet élan vital qui finit un jour ou l’autre par élargir le champ de la conscience, libérer le cours de l’histoire et restituer aux acteurs de celle-ci le don de la création libre de leur vie et de leur destin.
Mais, au-delà de ces considérations, sachez que je suis né, il y a maintenant soixante ans, au fond de la médina de Fès, dans le quartier de Aïn el-Khayl, que j’ai fait mes études primaires à l’école du quartier voisin de Lemtiyine et secondaires au collège Moulay Idriss. Depuis que j’ai quitté Fès pour poursuivre mes études et enseigner par la suite à Rabat, ma vie a connu bien des bouleversements, dont certains sont tombés dans le domaine public parce que liés à la violence politique que notre pays a traversée et dont il ne s’est pas encore tout à fait remis. Je vous fais grâce des détails de l’épreuve personnelle que j’ai vécue dans ce contexte. Toujours est-il qu’elle ne m’a laissé, à un moment précis, d’autre choix que l’exil, que j’ai cru d’abord, la mort dans l’âme, définitif. Heureusement que le malheur, dans la vie d’un homme ou d’une nation, n’est pas une fatalité sans appel. Il arrive parfois que l’Histoire ruse au détriment de la tyrannie. Avec le dégel que le Maroc a fini par connaître, j’ai pu retrouver sans plus d’appréhension le pays, circuler et m’exprimer librement, et bien entendu revoir les vivants parmi les miens, me recueillir sur la tombe des chers disparus d’entre eux au cimetière de Bab Guissa et renouer avec les lieux de mon enfance. Souvent, d’ailleurs, j’effectuais ces visites en compagnie d’amis, étrangers ou non, auxquels je servais de cicérone, trop ému et distrait pour être bon pédagogue. Malgré cela, mes amis s’émerveillaient de ce qu’ils découvraient et m’en savaient gré avec une bienveillance qui m’allait droit au cœur. Hélas, et sans rien laisser transparaître, je partageais rarement leur émerveillement car mes yeux avertis par une longue pratique de ma ville ne pouvaient pas faire l’impasse sur l’envers du décor. Alors qu’ils vivaient, eux, des instants magiques, je devais dissimuler ce qui était pour moi un véritable crève-cœur. Et c’est là que je voulais en venir.
Monsieur le Maire, la médina de Fès va mal, très mal, et ceux qui se bousculent à son chevet lui tiennent la jambe avec des discours flatteurs au lieu de s’atteler à ouvrir les chantiers de son redressement. Qu’en est-il, par exemple, de la mise en pratique de la décision de l’Unesco considérant que ce haut lieu de notre mémoire fait partie du patrimoine universel ? Les mesurettes sporadiques prises jusqu’à maintenant ne changent en rien la donne, et si un plan hardi de sauvetage n’est pas décidé urgemment, gageons que, dans quelques décennies tout au plus, une des rares cités millénaires sauvegardées presque intactes jusqu’à l’époque contemporaine sera mutilée au point de devenir méconnaissable. Encore faut-il que ce plan lui-même soit animé par une vision où la protection des sites, la restauration de ce qui menace ruine aillent de pair avec une lecture revivifiée de l’histoire et le souci d’en transmettre toutes les richesses et les subtilités aux générations futures.
Pour ne pas en rester à des généralités, permettez-moi d’illustrer mon propos à l’aide de deux exemples pris parmi des dizaines, qui me semblent particulièrement significatifs d’un état d’esprit marqué par l’ignorance et le manque de respect pour un patrimoine dont nous sommes certes les dépositaires mais non les propriétaires exclusifs puisqu’il appartient à l’humanité entière.
Le premier me touche de très près. C’est que la maison de Aïn el-Khayl où je suis né colle au minaret de la petite mosquée qui ne porte d’autre nom que celui de notre quartier. Au cours des derniers pèlerinages à ces lieux de mon enfance, j’ai constaté que cette mosquée tombait de plus en plus en ruine. La négligence des hommes et les outrages du temps ont fait que sa porte d’entrée s’est affaissée progressivement au point qu’elle est aujourd’hui enterrée à moitié dans le sol, condamnée au propre et au figuré. Je ne peux plus avoir recours qu’à mon imagination si je veux revisiter la salle des prières où il m’arrivait de me réfugier tout petit pour jouir d’un moment de calme ou de solitude. Je me souviens encore du doux clair-obscur qui y régnait, de la rumeur discrète des chuchotements des adultes quand ils devisaient après s’être acquittés de leur devoir religieux. J’entends le bruissement apaisant de la source qui alimentait le bassin situé en contrebas. Si j’évoque cela, ce n’est pas par pure nostalgie du paradis prétendu de l’enfance, mais parce que cette humble mosquée a compté il y a longtemps parmi ses visiteurs le pôle de la mystique musulmane Ibn Arabi. L’auteur des Conquêtes spirituelles et des Gemmes de la sagesse y a dispensé pendant quelque temps son enseignement, quand Fès vivait en symbiose avec l’aventure de l’esprit qui brillait de mille feux en Andalousie. Rien alentour ne signale le passage du Chaykh al-akbar (le Grand Maître). Pire, à quoi servirait-il de signaler quoi que ce soit le jour où cette mosquée viendrait à disparaître, remplacée par quelque gargote ou obscur café ? Un jalon lumineux serait ainsi retiré de notre mémoire.
Le deuxième exemple est tristement similaire. Vous connaissez, bien sûr, la maison située vers le milieu de l’artère appelée Talaa Lekbira, où l’illustre historien Ibn Khaldoun a séjourné. Là, au moins, un de vos prédécesseurs s’en est avisé et a apposé à l’entrée une plaque sommaire en bois, signalant l’événement. J’ai eu la bonne surprise de le découvrir lors de mon premier retour au Maroc après une longue période d’exil. Une surprise très vite tempérée et carrément déçue lorsque je me suis rendu compte que cette plaque faisait office de pierre tombale plantée à la tête d’un cénotaphe. La maison elle-même n’était pas visitable car habitée par des particuliers de condition très modeste qui devaient y camper plus qu’autre chose vu l’état de délabrement de la masure. Je me suis consolé comme j’ai pu en me disant qu’au moins l’intention y était. Mais je n’étais pas au bout de mes déceptions. Quelques années après, lors d’une autre visite en médina en compagnie d’amis, j’étais tout émoustillé à l’idée de leur faire découvrir la maison d’Ibn Khaldoun quand quelque chose d’insolite se produisit. Je n’arrivais plus à la retrouver. Après plusieurs descentes et montées, j’ai fini par expliquer mon embarras à un patriarche assis sur un tabouret pas trop loin de l’endroit où elle devait en principe se situer. Le nom d’Ibn Khaldoun ne lui disait rien, la plaque, si. « Elle y était, mais elle est tombée », a-t-il fini par lâcher ! D’autres visites ont suivi, toujours pas de plaque, et la maison de l’auteur des Prolégomènes et de l’Histoire des Berbères a sombré de nouveau dans l’anonymat.
J’aurais pu, Monsieur le Maire, rouvrir avec vous des dossiers plus chargés, largement discutés sur la place publique, tels l’explosion démographique de la médina et la paupérisation galopante de ses habitants, l’état de délabrement de beaucoup de monuments tant vantés par nos dépliants touristiques, les quartiers entiers où les maisons, véritables joyaux de l’architecture et de l’art traditionnels, partent en morceaux, l’insalubrité régnant dans les rues, la pléthore des petits commerces dits ambulants, devenus stables par la force de l’inertie, dont l’incroyable pacotille (sous-vêtements, chaussettes, soutiens-gorge, posters, bimbeloterie, etc.) tapisse les murs des principales artères passantes, à telle enseigne que la couleur et la texture si originale de ces murs ne sont plus qu’un souvenir, le déclin des corporations d’artisans qui ont fait la notoriété de la ville et exprimé le mieux son génie créateur, l’indigence du seul musée (celui du Batha) où nous pouvions, au lendemain de l’indépendance, admirer les richesses variées de notre patrimoine, et je pourrais continuer ainsi à l’infini. Je sais que vous ne pouvez pas tout faire et que, dans la liste des maux que je viens d’énoncer, certains n’auront pas de solution tant que de véritables institutions démocratiques ne seront pas instaurées durablement et qu’un projet national de développement fera défaut. Faut-il pour autant attendre ce couronnement de nos espérances pour entreprendre là où quelques moyens et de la détermination suffisent ? Je sais que l’évolution politique en cours vous a donné ces moyens. Restent la conviction, le sens de la responsabilité et la vision d’avenir que je vous souhaite.
J’aimerais maintenant élargir le cadre de ma réflexion en partant de mon vécu au cours de ces vingt dernières années passées en bonne partie en dehors du pays. Au début de ma lettre, un mot m’a échappé quand j’ai dû évoquer mon exil. C’est celui de malheur. En me relisant, j’ai failli le biffer et le remplacer par un vocable moins dramatique. J’ai décidé de le maintenir parce qu’il exprime la vérité de mon ressenti quand je suis arrivé en France. L’exil n’a pas été pour moi un choix pour des raisons de commodité. C’est dans l’affliction qu’il a fallu m’y résoudre, sachant que je n’avais pas d’autre solution si ma volonté était bien de continuer à écrire et d’honorer ma fonction d’intellectuel. Après m’être acquitté de l’impôt de la dignité, il me fallait payer celui de la liberté. Après le combat que j’avais mené au sein de la revue Souffles pour l’émergence d’une nouvelle littérature, il me fallait construire une œuvre littéraire qui donne consistance à cette pétition de foi. Dès lors, ma vie fut mobilisée, rythmée par ces deux exigences, ce qui ne m’empêchait pas de vivre tout court, apprendre, voyager, observer, aimer, bref, élargir jusqu’au vertige mes horizons géographiques et humains, et, permettez-moi de le dire, d’embrasser pour la première fois la réalité du monde dans son infinie variété. Le fait de vivre en France m’ouvrait les portes de l’Europe, de l’Afrique, de l’Amérique, et même du monde arabe. Si le Maroc restait au centre de mes préoccupations d’intellectuel citoyen et constituait la matrice de ma création littéraire, j’avais acquis de nouvelles clés pour y accéder, et cette fois-ci l’ouvrir sur les vibrations et le mouvement du monde. En retour, cela me permettait de renvoyer vers le monde le message de mon pays. Les années passant, j’ai ainsi découvert que l’exil avait d’autres facettes que celle du déchirement. J’ai pris conscience de ce que ce décentrement m’apportait quant à la vision que j’avais du pays et des changements que j’espérais pour lui. Pour beaucoup des maux dont il souffrait, j’avais sous les yeux, je ne dirai pas un modèle, pour ne pas provoquer les cris d’orfraie de nos nationalistes attardés, mais des méthodes, un savoir penser et agir qui a fait ses preuves si l’on en juge d’après les réalisations. Je ne répéterai pas ici ce qui tombe sous le sens : l’avance technologique, le progrès matériel et intellectuel, la solidité des institutions, les règles bien ancrées du jeu démocratique, la force de la société civile et la réalité des contre-pouvoirs, la place cardinale qu’occupe la culture, sans parler de ce que la construction européenne est en train de changer dans la vie et le destin de dizaines de nations occupées, il n’y a pas si longtemps encore, à s’entre-tuer sans merci. Où en sommes-nous de tout cela, nous autres peuples arabes qui prétendons constituer une nation éternelle et unique de l’Atlantique au Golfe ? Quand je pense que certains parmi nous n’ont d’autre modèle à nous proposer que celui de la société de Médine au temps du Prophète, un modèle qu’ils ont d’ailleurs réduit à la portion congrue pour servir leur soif sanguinaire de pouvoir ! Mais arrêtons de nous faire mal et regardons du côté où l’humanité avance et nous donne des idées pour avancer.
Pour parler plus précisément du sujet ayant motivé cette lettre, je n’ai que l’embarras du choix, et je suppose que je vais défoncer des portes ouvertes en énumérant tout ce qu’il m’a été donné de découvrir lors de mes pérégrinations constantes, à travers l’Europe notamment.
En France d’abord, que je connais le mieux, où rien n’a été laissé au hasard. Les choses ont une âme ici, pour répondre par l’affirmative à l’interrogation du poète. Les lieux ne sont là, on dirait, que pour célébrer le culte minutieux de la mémoire. L’histoire n’est pas uniquement inscrite dans les livres ou exposée dans les musées, elle s’offre à qui veut la méditer à chaque coin de rue. La nation exprime ainsi sa reconnaissance à tous ceux et toutes celles (scientifiques, inventeurs, philosophes, créateurs, hommes d’Etat, bienfaiteurs, combattants de la liberté) sans qui cette histoire ne serait qu’un scénario catastrophe de guerres et de fléaux, et non, comme c’est heureusement le cas aussi, une prodigieuse avancée de l’esprit humain et, somme toute, un progrès considérable par rapport aux barbaries qu’elle a connues.
L’Espagne ensuite, jeune démocratie qui a mis les bouchées doubles pour devenir en l’espace de deux à trois décennies, une des nations les plus dynamiques et prospères. C’est vrai que mon émotion est encore plus vive quand je vois à Grenade, Cordoue, Tolède, Séville et jusqu’à Almeria le soin immense avec lequel ce legs exceptionnel de la civilisation arabo-musulmane a été sauvegardé, restauré et pour ainsi dire ressuscité. Tout à mon émerveillement, j’avoue avoir été parfois traversé par une idée qui scandaliserait les nostalgiques de l’Andalousie perdue, encore légion parmi nous : Si les Arabes n’avaient pas été chassés d’ici, ces monuments seraient-ils encore debout, et dans cet état de perfection ? Pardonnez-moi cette note d’humour noir, mais vous connaissez notre adage populaire : Trop d’infortune fait rire.
L’exemple des autres pays d’Europe ne ferait qu’apporter de l’eau à mon moulin. Je terminerai par une singularité dont l’Allemagne a le secret. Elle, dont la plupart des villes ont été entièrement ou partiellement détruites pendant la dernière guerre, n’est sûrement pas en reste s’agissant de ce souci de mémoire et d’expression de la reconnaissance. Mais regardez ce qu’elle a fait avec un « monument » qui a symbolisé pendant un demi-siècle son humiliation et la division de son peuple, à savoir le mur de Berlin : pris d’assaut en 1989, des milliers de morceaux arrachés se sont retrouvés rapidement dans le commerce. Quelques fragments entiers ont été sauvés de la rapine et ils finiront par trouver leur place dans des musées. Un débat est en cours autour des pans restés intacts en vue de leur protection étant donné la valeur de témoignage qu’ils représentent.
Je ne vous retiendrai pas davantage, Monsieur le Maire. J’espère ne pas vous avoir importuné avec ma plaidoirie passionnée en faveur de la médina de Fès. Mais, au-delà du cas particulier, l’enjeu est de taille : il s’agit du rapport qu’une société entretient avec son histoire, de la façon dont elle gère et transmet sa mémoire, et en général de la place qu’elle accorde à la culture dans le projet (si elle en a un) de construction des valeurs qui vont l’identifier à ses propres yeux et devenir également une référence, un horizon d’enrichissement pour les autres. Car la grandeur d’une culture se mesure à sa capacité de féconder la culture universelle, d’irriguer le savoir, le goût, l’imaginaire et la sensibilité de tous les êtres humains. Lorsque nous prenons soin d’un site, un monument, une œuvre d’art, un manuscrit, lorsque nous honorons la mémoire des créateurs et des hommes d’esprit qui nous ont révélés à nous-mêmes et nous ont fait avancer sur le chemin de notre pleine humanisation, gardons-nous de le faire pour notre seul plaisir égoïste ou pour satisfaire notre fierté. Faisons-le en conformité avec cette éthique qui considère que la mémoire d’un peuple est partie intégrante de la mémoire de l’humanité et que les biens culturels particuliers sont des biens publics.
Que Fès revive, elle qui nous a dispensé l’amour du beau. Alors, soyons dignes de ce privilège.
Créteil-Rabat, décembre 2003